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Rachel Khan : «Depuis le 7 octobre, s’est installée une forme de légitimation morale de la violence»

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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Dans son nouveau livre La culture de l’ultra-violence (Fayard), l’essayiste Rachel Khan décrit une violence qui ne se limite plus aux faits divers, mais imprègne désormais les réflexes collectifs et les imaginaires. Un phénomène qui s’est selon elle accéléré depuis le 7 octobre.

Rachel Khan est juriste, scénariste, actrice et éditorialiste politique. Elle vient de publier La Culture de l’ultra-violence aux Éditions Fayard.


LE FIGARO. - Vous parlez de «culture de l’ultra-violence», et non de simple «montée de la violence» ou de «l’insécurité». Pourquoi ce choix de mots ?

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Rachel KHAN. - Parce que je ne crois pas que nous soyons seulement face à une hausse quantitative de la violence. Nous sommes face à autre chose : une mutation culturelle. C’est une phase de décivilisation qui laisse la place à une autre culture, la culture de l’ultra-violence. La violence a toujours existé. Mais aujourd’hui, elle ne se contente plus de blesser, elle vise à effacer. On ne veut plus seulement faire taire l’autre : on veut disqualifier, gommer, éradiquer. Cela décrit un phénomène présent partout, qui ne s’exerce plus seulement dans les actes, mais aussi dans les mots, les campagnes de discrédit, les meutes numériques.

Votre point de départ semble être l’idée que la violence «chemine à pas feutrés», jusque dans des gestes quotidiens, des silences, des mots. Qu’est-ce qui vous fait dire qu’on a changé d’époque ?

Ce basculement, je le vois venir depuis longtemps. Dans Racée, en 2021, je pointais déjà les logiques de racialisation, d’entrisme, d’islamisation, de réduction des individus à une identité assignée. Je voyais déjà se mettre en place un climat de fragmentation. Mais il y a eu une bascule. Pour moi, le 7 octobre 2023 a été ce moment. Pas seulement à cause de l’horreur des faits. Mais parce qu’on a vu, dans la foulée, s’installer chez certains une forme de légitimation morale de la violence : violence excusée, violence justifiée, violence rendue acceptable au nom d’une cause. Le droit d’être violent parce qu’en face il y avait des individus désignés comme des «génocidaires» ou des «fachos». À partir du moment où des citoyens estiment avoir le droit de viser d’autres citoyens en raison de leur religion, de leurs idées, de ce qu’ils représentent à leurs yeux, j’estime qu’on a changé de modèle.

La société s’enferme dans des slogans. « La police tue », non ! La police protège, la police met des limites entre nous. Elle ne tue pas

Vous écrivez : «Wikipedia est devenu le cheval de Troie de la haine.» Cette encyclopédie est-elle pour vous le signe que nous sommes dans une société d’affrontement permanent des narratifs ? 

C’est plus insidieux qu’un affrontement. C’est qu’une soi-disant encyclopédie devient une manière de faire de vous une cible. Une pseudo-presse crée des articles pour vous humilier et vous disqualifier, et c’est ensuite repris sur Wikipedia. Le résultat est toujours le même : on vous réduit, on vous caricature, on vous expose à la meute.

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Vous citez aussi la polémique autour de Guillaume Meurice et de sa blague sur Benyamin Netanyahou, «un nazi sans prépuce». Y a-t-il encore une place pour l’humour aujourd’hui ? 

Le propre de l’humour, c’est l’intelligence. Un humoriste, au sens noble, déplace le regard. Il nous emmène là où nous n’aurions pas pensé aller. Cela n’est pas la répétition d’un imaginaire de haine, la répétition du sous-texte d’une propagande terroriste. Là en l’occurrence, la nazification du juif fait partie d’une méthode d’éradication. L’humour n’a pas vocation à éradiquer l’autre, il a vocation à faire rire ensemble. J’adore l’autodérision, par exemple. Mais est-ce que Guillaume Meurice peut rire de lui-même ? Je n’en suis pas sûre.

Vous reprenez la formule attribuée au père d’Albert Camus : «un homme, ça s’empêche.» Dans une époque qui valorise l’expression immédiate, qu’est-ce que cela veut dire, concrètement ? 

Cela signifie être capable de discernement. Savoir quand on doit se défendre, et savoir quand une pulsion est barbare, quand un mot non contrôlé arrive. S’empêcher, ce n’est pas se soumettre. Un être civilisé n’est pas un être passif. Il sait répondre, y compris devant le droit et la justice. Mais il sait aussi que tout ne se vaut pas, que tout ne mérite pas d’être dit n’importe comment, n’importe quand. Il faut trouver le juste milieu, celui d’un être structuré et civilisé. Mais il faut aussi se méfier de l’autocensure, surtout dans un climat d’ultra-violence pour des jeunes victimes de racisme ou d’antisémitisme. Quand certains veulent vous faire taire, vous devenez votre propre bourreau.

À lire aussi Alain Finkielkraut : « Nos antifascistes sont des pogromistes qui se prennent pour des résistants »

La mort de Quentin Deranque à Lyon a ravivé les tensions et les débats autour de la violence politique. Qu’est-ce que cet épisode dit de notre société ?

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Que nous avons oublié qu’une mort devrait imposer une forme de retenue collective. Quelles que soient les opinions de la victime, et on peut ne pas les partager, il devrait y avoir un moment où tout le monde aurait dû effectivement s’empêcher, par respect pour la famille. S’empêcher pour ce que la civilisation exige encore de nous : le respect de la vie mais aussi celui de la mort.

Les individus ont-ils changé fondamentalement changé ? Ou bien assiste-t-on surtout à une transformation du cadre : réseaux sociaux, anonymat, bulles algorithmiques ?

Le cadre joue un rôle immense. L’algorithme adore la haine, et favorise ce qui choque, ce qui oppose, ce qui excite. Il ne récompense pas la nuance, et nous nourrit de contenus qui nous laissent dans notre bulle. Peu à peu, notre cerveau se déshabitue à entendre un autre positionnement. On ne supporte plus la contradiction, on la vit comme une agression. L’anonymat et les pseudonymes ajoutent aussi une forme de désinhibition. Il y a aussi notre rapport malsain aux slogans et aux cases dans lesquelles on enferme nos opposants. «La police tue», non ! La police protège, la police met des limites entre nous. Elle ne tue pas. Mais cet avis demande de la nuance, ce dont notre société manque cruellement.

Si vous deviez résumer votre livre en une phrase : qui fabrique l’ultra-violence aujourd’hui ?

Chacun de nous y participe, à des degrés divers. Mais la question est ailleurs : comment lui résister ? Cela suppose plusieurs choses : se nourrir intellectuellement, savoir s’extraire du monde, quitter les réseaux sociaux. Y résister suppose aussi des dirigeants courageux, capables de protéger sans clientélisme, sans lâcheté, sans calcul.


La Culture de l’ultra-violence, Rachel Khan, Fayard, 2026, 128 pages, 10,00 €. Éditions Fayard
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