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Qui boit l’encre

3 day_ago 12

         

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Je suis passée cueillir vos petits mots. Vous avez à nouveau répondu à l’appel, celui du 3 août dernier, où, par le biais de cette chronique, je vous demandais de me raconter le dernier scintillement de la délicatesse dans vos vies, en ajoutant : « Osons le papier. » Et vous avez joué le jeu, fidèles à vos habitudes.

J’ai récupéré toutes vos lettres manuscrites, ornementées de ces petits motifs lumineux, habillées de cette calligraphie délicate. J’ai rapporté mon petit paquet de choses précieuses à la maison, à l’autre bout de l’autoroute 10, l’ai posé sur la table de la cuisine et ai dégusté chacune des petites perles d’humanité que vous aviez formulées sur tous les types de papier imaginables, et, même, parce que vous êtes aussi drôles, sur des menus de cantine. En vous lisant, j’ai éprouvé cette émotion particulière qui m’attrape souvent sur ma chaise de psy ; comme une impression de joie qui rappelle l’enfance, par sa fulgurante simplicité, mêlée d’un sentiment d’urgence qui voudrait que le monde entier sache, à l’instant même, qu’il y a tant de beau qui réside encore dans les gens. Devant la beauté que je reçois, je me sens souvent débordée d’un savoir qui se transmet encore trop difficilement, trouvant mal sa place aux côtés des débats qui animent un monde qui s’ignore si souvent lui-même. J’aimerais si souvent qu’on voie les gens comme moi j’ai le privilège de pouvoir les voir, quand ils se confient, quand ils arrêtent de commenter pour se livrer, quand ils arrêtent de présenter au monde la face cuirassée de leur peau et que, soudain, quelque chose de leur vrai visage fait irruption.

Chaque fois, je suis prise par ce qui pourrait probablement s’approcher du fameux « sentiment océanique » décrit par Romain Rolland dans sa correspondance avec Freud, alors qu’il tentait de nuancer quelque peu la critique que ce dernier venait de faire de la religion dans L’avenir d’une illusion. Rolland lui écrivait : « Votre analyse des religions est juste. Mais j’aurais aimé vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané ou, plus exactement, de la sensation religieuse, qui est toute différente des religions proprement dites, et beaucoup plus durable […] le fait simple et direct de la sensation de l’éternel (qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles et comme océanique). »

Oui, en vous lisant, dans ma cuisine, ce jour-là, quelque chose du « numineux », autre concept développé d’abord par Rudolf Otto, puis repris par Jung, m’a saisie, comme il m’arrive de l’éprouver devant des paysages, des jeux de lumière particuliers sur les murs des intérieurs, des subtilités ressenties devant le vulnérable qui ne se cache plus. Alors, je touche à quelque chose qui ouvrirait sur un sacré, qui en contiendrait les traces, comme une parcelle d’infini dans notre vie tout encadrée par la finitude.

Il y a dans le rituel du papier quelque chose, oui, de sacré, peut-être.

Vous m’avez écrit, alors j’allais vous répondre !

Dans la folie des achats d’articles scolaires pour la rentrée, j’ai vécu, grâce à vous, ce petit instant de grâce, alors qu’avec l’amie Gabrielle Filteau-Chiba nous nous sommes arrêtées en plein cœur d’une Biblairie emplie de parents stressés munis de listes interminables à cocher, faisant la queue pour parler à des commis déjà débordés. Nous avons laissé nos filles quelques instants dans le rayon des « pochettes rigides, sans attache, de couleur orange brûlé », pour aller faire glisser nos mains sur des papiers à lettres et autres artefacts d’une vie d’avant les claviers.

Il fallait nous voir, alors, évoluant presque au ralenti, comme si le monde ne nous concernait plus, telles deux gamines de 7 ans, ouvrant les coffrets pour toucher le grain du papier, choisir les motifs les plus jolis, essayer les crayons sur les blocs-notes divers. Malgré les listes à cocher, alors, les « reliures à anneaux avec pochettes transparentes, dans lesquelles il faudra insérer des séparateurs cartonnés dans cet ordre précis : jaune, orange, vert, bleu et rouge », malgré la facture qui allait faire exploser la carte de crédit, malgré l’année d’espérance de vie perdue chaque année, pour moi, à la rentrée, moi qui déteste tout ce qui est trop rigide, trop cadré, et qui n’aime pas me faire parler en caractères gras soulignés italiques, moi qui n’aime pas lire 40 courriels dès le mois de juillet, moi qui ne sais pas encore différencier une rentrée technique d’une rentrée scolaire, moi qui refuse, oui, je vous l’accorde, de devenir adulte en tous points, je vis, cette année, ma plus belle rentrée grâce à l’achat de ce papier à lettres.

Je me suis demandé aussi ce que serait l’école si, à l’instar de ce qui se fait en Suède, elle jetait aux poubelles tous les iPad, Chrome Book et courriels pour revenir embrasser le papier, boire son encre et soutenir ce que la recherche nous dit déjà de mille et une façons. Dans une étude de 2024 menée par les chercheurs du Laboratoire de neurosciences développementale d’une université norvégienne, ceux-ci ont enregistré l’activité EEG haute densité de 36 jeunes adultes pendant qu’ils écrivaient des mots à la main ou les tapaient au clavier. Leur conclusion rejoint un vaste consensus scientifique : l’écriture manuscrite produit des configurations de connectivité beaucoup plus étendues, notamment en ce qui a trait à l’encodage et à la formation de la mémoire. En somme, écrire aide à apprendre, à retenir l’information, en plus de permettre de ralentir le rythme effréné du monde dans la tête de nos enfants.

Il y a cinq ans, j’amorçais, par cette chronique, un dialogue fait d’allers-retours entre vous et moi, d’appels aux récits et de mains tendues. J’ai pensé, à l’époque, que j’allais toujours pouvoir répondre à tous. Et j’y ai cru, longtemps. Jusqu’à ce que les boîtes de courriels débordent, que le temps manque et que je sois contrainte de constater mes limites. Et alors, il y a eu le doux travail de dépouillement des idéaux, l’arrivée d’un réel qui permet, chaque fois, d’apparaître de manière plus authentique, de raffiner un peu la démarche, de mieux positionner le discours. Et quand je vous ai retrouvés par le papier, j’ai compris que ce qui s’était essoufflé, c’était le rituel, seulement. Et c’est bien ce qui nous guette, non, lorsque nous faisons souvent les mêmes gestes ? Lorsqu’ils deviennent dépouillés du vivant qui les animait et qu’ils se rigidifient. J’ai posté mes réponses ce matin. Elles vous arriveront cette semaine, dans vos coins de pays, qui s’étendent jusqu’à Rouyn, en passant par Matane et Rimouski.

Et alors, si vous acceptez de jouer à nouveau le jeu avec moi, j’adorerais que vous me racontiez tout un tas de choses, en osant le papier encore. Parce que jamais le clavier ne nous donnera autant de sensations du vivant qu’un papier qui boit l’encre.

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