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”Quelqu’un qui écoute CNews du matin au soir finit par avoir peur de tout, de bonne foi”

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Les passions dangereuses (6/8)

Vous avez parfois peur sans raison ? Vous vous dites que quelque chose ne va pas en vous et qu'il vous faut absolument en changer ? Pour le philosophe Guillaume Le Blanc, la peur est ambivalente. D'un côté, elle est indispensable à la vie car elle nous pousse à nous battre pour notre survie : "C'est une alerte qui nous engage". De l'autre, "elle peut devenir paralysante, nous pétrifier, dès lors que nous entrons dans une phase où il n'y a plus d'espoir de la dépasser".

"La jalousie est toujours destructrice, on est malheureux dans tous les cas"

"La peur est une émotion primaire. Pour les psychologues, c'est même une émotion archaïque qui est fondamentale, parce qu'elle permet d'éviter les dangers. Avoir peur d'un lion qui rôde, c'est prendre conscience du danger que le lion représente pour moi, et donc éventuellement adopter une conduite adéquate, me mettre à l'abri s'il est encore temps de le faire. C'est pour cette raison que la peur du noir chez l'enfant, lorsqu'il est seul dans sa chambre, est fondamentale : elle le maintient en vie, en état d'alerte. C'est un discernement, une forme de cognition – les psychologues parlent d'ailleurs de cognition chaude pour évoquer l'intelligence émotionnelle. Et celle-ci est extrêmement utile."

Mais la peur peut prendre une autre dimension, et devenir problématique. Cela arrive "quand nous devenons passionnés par la peur, c'est-à-dire quand la peur finit par s'échapper de l'objet auquel elle est liée, qui l'a suscitée, et qu'elle devient une peur errante". Il faut ici distinguer la peur de l'angoisse : "L'angoisse est sans objet (on s'angoisse d'être vivant ou de la perspective de mourir) quand la peur a toujours un objet (on a peur de telle rue parce qu'elle est sombre et vide)". Dès que la peur devient errante, vague, "elle se projette sur toutes sortes d'objets. C'est ce que j'appelle la culture de la peur. Or cette culture de la peur est aujourd'hui entretenue par un ensemble de dispositifs médiatiques, parmi lesquels les canaux d'information continue. Quelqu'un qui écoute CNews du matin au soir finit par avoir peur de tout, de bonne foi. D'autant que cette peur est construite, elle est toujours menée vers certains : les musulmans sont forcément dangereux, par exemple".

Des cibles d'élection

Cette peur exclut l'autre. "La peur me dirige vers des cibles d'élection et, si je n'y prends pas garde, je vais moi-même actualiser, dans mes conduites, cette peur à l'égard de ces cibles. Cette peur peut d'ailleurs changer au gré des circonstances : elle peut viser les musulmans à un moment donné, les Roms ou les banlieusards à un autre. Il y a mille manières de construire ces cibles de la peur. Le problème arrive progressivement quand on tombe dans cette passion de la peur, qui est une peur de la peur. Ce qui nous attache à la peur n'est plus que nous avons peur d'un objet précis que nous pouvons nommer, et vis-à-vis duquel nous pouvons nous conduire d'une manière relativement rationnelle. Avec la peur de la peur, nous avons peur d'avoir peur. Et c'est d'autant plus difficile à écarter que cette peur de la peur a des ramifications sociales et politiques évidentes, qui peuvent être utilisées par des personnes, par des gouvernants, par un pouvoir, pour induire dans la population un certain nombre de conduites d'inimitié qui culminent dans la haine et le ressentiment. Le problème de cette passion de la peur, qui se distingue de l'émotion de la peur, est qu'elle devient collective, et qu'il est très difficile de l'interrompre."

"L'envieux imagine être incomplet tant qu'il ne possède pas ce que l'autre a"

Dans ce cas, l'antidote consiste à retrouver l'insouciance, dans le sens d'une "culture de la vie ordinaire. Effectivement, quelle meilleure réponse face à la culture de la peur qui s'est propagée au moment des attentats du Bataclan que de continuer à aller au cinéma, à boire un verre en terrasse ? Encore faut-il que cette passion de l'insouciance puisse nous permettre de construire un monde commun, de faire société autrement. C'est une manière de décréter que le monde tel qu'il est ne passera pas entièrement par moi, qu'il y a à nouer des rencontres qui augmentent notre puissance d'exister. Que j'appelle la gaieté, ou même la joie".

→ Guillaume Le Blanc, "Les passions dangereuses", Albin Michel, 285 pp., 18,90 €

→ Déjà parus :

(1/8) La paresse

(2/8) La lâcheté

(3/8) Le mensonge

(4/8) L'envie

(5/8) La jalousie

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