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Ce texte est la réponse à la question d’un lecteur envoyée à l’équipe du Courrier de l’environnement. Par Anne-Sophie Dufour.
Pendant la pandémie, plusieurs entreprises et instances gouvernementales ont adopté le télétravail. Or, depuis quelques mois, plusieurs organisations font marche arrière, notamment le gouvernement fédéral, qui impose désormais à ses fonctionnaires quatre jours par semaine obligatoires au bureau. Qu’est-ce que cela implique, au-delà de la seule consommation de carburant ?
Pour évaluer l’empreinte du travail en présentiel, les chercheurs comparent généralement celui-ci à son option de remplacement : le télétravail. Toutefois, cette comparaison est plus complexe qu’on pourrait le croire, prévient d’emblée Samuel Leduc-Frenette, doctorant en sciences de la Terre à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). « Une chose qui est certaine, c’est que […] s’il y a une science qui n’est pas exacte, c’est bien celle de l’empreinte carbone du télétravail et [celle du travail en présentiel]. »
Plus d’essence… en apparence
À première vue, le retour au bureau semble néfaste pour l’environnement. « L’utilisation quotidienne de l’auto, c’est un élément très important dans l’empreinte d’un ménage québécois […] et 70 % des personnes utilisent leur auto pour se rendre au travail », souligne Cécile Bulle, qui est professeure au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’ESG UQAM et cotitulaire de la Chaire internationale sur le cycle de vie du Centre international de référence sur le cycle de vie des produits, procédés et services. Une étude de Statistique Canada publiée en 2021 abonde dans le même sens : une transition vers une pleine capacité de télétravail réduirait les émissions annuelles de gaz à effet de serre liées au transport d’environ 9,5 mégatonnes d’équivalent CO2, soit 12,1 % des émissions attribuables au transport des ménages canadiens.
Mais ce calcul ne tient compte que du « navettage », soit les allers-retours entre la maison et le bureau. Samuel Leduc-Frenette invite à regarder plus loin : le télétravail s’accompagne d’ « effets rebonds ». Les télétravailleurs sont plus nombreux à s’installer loin des centres urbains — voire à « aller travailler au chalet ». Établis dans des régions isolées, ils combinent difficilement leurs trajets et multiplient les déplacements pour leurs activités personnelles. Une étude publiée dans la revue Energy and Buildings en 2020 indique que les déplacements personnels des personnes en télétravail sont plus nombreux que ceux des travailleurs en présentiel, qui effectuent davantage leurs déplacements dans le contexte de leur trajet vers le bureau. Paradoxe supplémentaire : les ménages en télétravail possèdent généralement plus de voitures et y ont un meilleur accès que ceux qui travaillent en personne.
Quand on fait un bilan complet, c’est là que c’est le plus mitigé. « C’est à peu près neutre », résume Samuel Leduc-Frenette, qui explique que la diminution du navettage est compensée par l’augmentation des autres déplacements.
Revenir dans des bureaux restés « allumés »
Côté bâtiments, le portrait n’est pas plus simple. On imagine que le télétravail réduit la consommation énergétique des bureaux, mais tout dépend des politiques de l’entreprise, nuance le doctorant : « Si les gens sont chez eux, est-ce que le bureau est éclairé, chauffé et climatisé autant ? Est-ce que l’espace est réduit ? Est-ce qu’on en sous-loue des parties ? » Si l’aménagement reste inchangé (ce qui est fréquent), on ne fait que dédoubler la consommation d’énergie et le retour en présentiel n’y change alors pas grand-chose. D’autant que les télétravailleurs tendent à habiter de plus grandes demeures que les travailleurs de bureau, ce qui alourdit leur empreinte résidentielle, rappelle M. Leduc-Frenette.
Habillement et repas, de « faux » coupables
On pourrait aussi croire que le retour en présentiel alourdit notre empreinte carbone par l’achat de vêtements de bureau ou par une fréquentation plus grande des établissements de restauration rapide. Or, ces facteurs pèsent peu dans la balance, précise Cécile Bulle. « Si je prends l’empreinte d’une personne moyenne de 40 ans, [la catégorie incluant] les vêtements représente 0,62 tonne de CO2 équivalent par personne par an. Le transport, lui, est à 4,02 tonnes, et le logement, à 3,14 », remarque-t-elle. Autrement dit, la garde-robe pèse six fois moins que la voiture.
Même constat pour les emballages de la restauration rapide : « Souvent, on met beaucoup d’accent sur la question des déchets parce que c’est ce qu’on a sous les yeux », note la chercheuse. Mais dans les faits, leur poids dans l’empreinte carbone reste marginal.
Le verdict
Alors, un retour au bureau est-il une catastrophe environnementale ? Pas vraiment, conclut Samuel Leduc-Frenette. Dans une étude publiée dans la revue Le climatoscope, dont il est l’auteur principal, son équipe a calculé l’empreinte carbone complète du télétravail comparativement au travail en présentiel auprès de 364 membres de l’INRS. Résultat : la différence entre les deux n’est que de 10 %. Grâce au télétravail, l’INRS évite l’émission de 120 tonnes d’équivalent CO2, soit 0,08 tonne par personne, l’équivalent de 0,88 % des 9,1 tonnes émises en moyenne par chaque Québécois en 2022.
Pour Cécile Bulle, « ça dépend vraiment du profil de chaque personne ». « Quelqu’un qui est en banlieue de Montréal et qui fait une heure de voiture tous les matins pour aller travailler au centre-ville, ce n’est pas la même chose que quelqu’un qui prend le métro quelques stations pour se rendre au travail. »
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