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Imaginez un instant. Vous êtes témoin de la destruction d’un boisé de plus de 120 ans qui est riche en biodiversité et où une espèce florale vulnérable tombe sous la machinerie. Vous cherchez à la dénoncer, mais les deux seules portes d’entrée qui existent, SOS Braconnage et Urgence-Environnement, la ligne pour les urgences environnementales, vous renvoient toutes les deux au 911. C’est exactement ce que j’ai vécu. Et à la lumière de cette expérience dans le dossier du boisé des Sœurs, à Trois-Rivières, je tiens à faire part d’un constat qui dépasse mon cas personnel.
Le 12 juillet, la journaliste Amélie Marcoux, du journal Le Nouvelliste, rapportait qu’une deuxième inspection du ministère de l’Environnement avait eu lieu sur ce terrain rasé pour un projet immobilier de 250 logements. Le 7 juillet, trois plants d’aster à feuilles de linaire, une espèce désignée vulnérable au Québec et emblème floral de notre ville, ont été retrouvés. Les 19 autres identifiés la semaine précédente par le ministère avaient disparu. Le ministère reconnaît lui-même que détruire de tels plants représente un manquement à la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables.
Avant d’en arriver au coup d’éclat, j’avais pourtant tenté de suivre les voies normales. Le matin même du 6 juillet, j’ai fait des appels. J’ai d’abord téléphoné à SOS Braconnage (1 800 463-2191), puis à Urgence-Environnement (1 866 694-5454), la ligne prévue pour les désastres et les urgences environnementales. Les deux instances m’ont renvoyée au 911. Quand j’ai finalement appelé le 911, j’ai discuté plusieurs minutes avec l’opérateur pour lui faire comprendre le contexte. Or, eux-mêmes ne comprenaient pas pourquoi le ministère m’avait dirigée vers eux, et moi non plus. Je leur ai dit franchement que je ne saisissais pas pour quelle raison une question de protection d’un boisé aboutissait à un appel au 911. Nous étions dans le même embarras, de part et d’autre du fil.
On finissait par me renvoyer au formulaire en ligne du ministère. Mais j’insistais sur l’urgence d’agir : l’incident se déroulait à l’instant même où je téléphonais. Les arbres tombaient pendant que je cherchais un interlocuteur. Un formulaire en ligne peut prendre des jours avant d’être traité, ce qui ne veut rien dire quand la machinerie est déjà à l’œuvre et que chaque heure fait disparaître un peu plus le boisé. Comment signaler une urgence par un outil conçu pour le temps différé ?
À cette urgence s’ajoutait une contradiction qui me troublait profondément. Sur ses propres réseaux sociaux, le promoteur présentait les travaux comme suspendus par le ministère de l’Environnement. Pourtant, sous mes yeux, sur le terrain, la machinerie continuait de fonctionner et les arbres continuaient de tomber. Comment demeurer les bras croisés quand ce qu’on affirme publiquement ne correspond pas à ce qu’on constate soi-même sur place ? C’est aussi cet écart entre le discours et ce que je voyais qui m’a convaincue que je ne pouvais pas me contenter d’attendre le traitement d’un formulaire.
C’est devant ce vide que j’ai dû faire un coup d’éclat. Le 6 juillet, je me suis installée en plein midi au sommet des arbres coupés, sur le chantier situé derrière le 875, rue Marguerite-Bourgeoys, en face du cégep de Trois-Rivières. Il a fallu que je grimpe sur un tas de troncs abattus pour que ma voix porte enfin. Selon ma compréhension, c’est ce geste, jumelé à mon signalement, qui a mené les inspecteurs à revenir sur place.
Et c’est précisément là que je veux attirer votre attention : pour être entendue, j’ai dû me résoudre à un acte public spectaculaire. Cela laisse supposer, selon moi, qu’il manque quelque chose d’essentiel dans notre système.
Au Québec, la protection de l’environnement a une véritable dimension judiciaire. Détruire une espèce protégée peut constituer une infraction. Pourtant, quand un citoyen veut dénoncer un geste contre la nature, il se heurte à un vide. Pour le braconnage, nous avons SOS Braconnage. Pour un déversement, un incendie, une inondation, Urgence-Environnement existe. Mais pour un boisé rasé, des arbres abattus, une flore protégée détruite en temps réel ? Il n’existe à ma connaissance aucune porte d’entrée téléphonique claire, sinon un formulaire en ligne au traitement différé dont bien peu connaissent l’existence.
Le résultat, je le vis en ce moment : on se retrouve seul, renvoyé d’une ligne à l’autre, devant un silence administratif qui use la volonté des gens de bonne foi. Combien de citoyens renoncent faute de savoir à qui s’adresser ? Combien n’ont ni le temps, ni les moyens, ni le courage de grimper sur un tas d’arbres coupés pour être entendus ?
Je ne prétends pas détenir la solution parfaite. Mais je me permets de soumettre une piste en toute prudence : ne pourrait-on pas envisager un guichet unique, une sorte de « SOS Environnement », aussi accessible et connu que SOS Braconnage, capable d’intervenir dans l’urgence ? Une véritable porte d’entrée pour signaler les atteintes aux milieux naturels quand elles se produisent.
Le boisé des Sœurs n’aurait jamais dû être rasé. Je ne lâche pas. Mais au-delà de ce combat, je souhaite qu’aucun citoyen n’ait plus jamais à crier dans le vide ni à monter sur des arbres abattus, pour défendre son environnement.


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