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Auteur(s) Le Collectif citoyen, France-Soir Publié le 11 septembre 2026 – 09:30

Protéger et servir
France-Soir, DR
Telle est la devise. Tel est le serment.
Protéger qui ? Servir qui ?
Le code de déontologie répond : le policier ou le gendarme « est au service de la population » (article R. 434-14 du Code de la sécurité intérieure). L’article R. 434-5, lui, pose une limite qui n’est pas un slogan :
« Le policier ou le gendarme exécute loyalement et fidèlement les instructions et obéit de même aux ordres qu’il reçoit de l’autorité investie du pouvoir hiérarchique, sauf dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public. »
S’il estime être confronté à un tel ordre, il doit formuler ses objections et qualifier expressément l’illégalité. Même une confirmation écrite « ne l’exonère pas de sa responsabilité ».
La question n’est donc pas seulement morale. Elle est juridique.
Un ordre de tirer en tendu — c’est-à-dire à trajectoire quasi horizontale — des grenades conçues pour être lancées en cloche : est-il légal, ou manifestement illégal ?

Ce que les images officielles ont enregistré
Le 25 mars 2023, à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), une manifestation interdite contre le chantier d’une réserve de substitution — dite « mégabassine » — dégénère en affrontements d’une intensité rare. Les autorités parlent de 6 000 à 8 000 opposants, dont plus d’un millier d’individus « extrêmement violents et organisés ».
Le bilan officiel de la gendarmerie, dans une note du directeur général Christian Rodriguez au ministre de l’Intérieur (27 mars 2023), est chiffré : 47 gendarmes blessés ; 5 015 grenades lacrymogènes tirées ; 89 grenades de désencerclement GENL ; 40 dispositifs déflagrants ASSR ; 81 tirs de LBD. Les collectifs annoncent de leur côté au moins 200 blessés, dont une quarantaine de blessures graves. Le même document reconnaît que le chiffre réel des opposants blessés « se situe probablement entre les deux ».
Deux ans et demi plus tard, le 5 novembre 2025, Mediapart et Libération publient des extraits de 84 heures d’enregistrements issus principalement des caméras-piétons des gendarmes. On y entend des consignes de tirs tendus — pratique dangereuse et interdite pour ces munitions — et une jubilation devant les blessures.
Parmi les propos captés, repris par la presse :
« On va les manger […] faut qu’on les tue. »
« Faut leur tirer dans la gueule. »
« Tendu, tendu, tendu. » « Baisse ton canon. »
« Je compte plus les mecs qu’on a éborgnés. »
« Un vrai kif. »
« Tu mets du tendu : on s’en bat les couilles. »
Les deux rédactions relèvent que ces consignes interdites sont audibles dans plusieurs escadrons, parfois hurlées par des gradés.
Le soir même, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez demande au directeur général de la gendarmerie d’ouvrir une enquête administrative. Il condamne des « propos » et des « gestes » « pas conformes », tout en refusant le syntagme « violences policières ».
Un homme : Serge Duteuil-Graziani
Serge Duteuil-Graziani, 32 ans, guide de montagne, est touché à la tête vers 13 h 46. Fracture du crâne d’environ six centimètres. Coma. Pronostic vital engagé. Des mois d’hospitalisation. Des séquelles lourdes.
Dès avril 2023, un média reconstitue, images à l’appui, qu’il a vraisemblablement été atteint par une grenade lacrymogène des gendarmes, dans des conditions incompatibles avec un tir réglementaire en cloche.
Le 26 mai 2026, après le classement judiciaire initial, Libération et Mediapart publient une nouvelle enquête visuelle : plus de 150 heures d’images synchronisées. Leur conclusion : un seul tir est compatible avec la blessure, parti de la tourelle d’un véhicule blindé de gendarmerie, à environ 60 mètres. Le militaire présent dans la tourelle, entendu comme témoin par l’IGGN, affirmait avoir tiré à 45°. Les deux médias le nomment Arnaud F.
Ce n’est plus une « impression de terrain ». C’est une trajectoire.
Ce que la justice a fait — et ce qu’elle n’a pas fait
Après les plaintes de quatre blessés graves (Serge D., Mickaël B., « Alix », « Olivier »), le parquet à compétence militaire de Rennes ouvre une enquête confiée à l’IGGN pour violences par personne dépositaire de l’autorité publique et non-assistance à personne en danger.
Le 4 décembre 2025, le procureur Frédéric Teillet annonce :
- le classement sans suite de cette enquête sur les quatre blessés : soit tir jugé conforme, soit contexte « ultraviolent » pouvant justifier l’usage, soit auteur non identifié ;
- l’ouverture, en revanche, d’une information judiciaire sur les tirs tendus visibles dans les vidéos, susceptibles de constituer des violences volontaires s’ils ne sont pas légitimés.
Autrement dit : les images existent ; les blessures existent ; les auteurs des tirs ayant fait les plus graves dégâts, eux, restent pour l’essentiel hors du prétoire. L’institution a eu ces caméras dès l’origine. L’enquête administrative n’a été annoncée qu’après la publication presse, deux ans et demi plus tard.
C’est là que le code de déontologie cesse d’être un texte mural. Un ordre illégal n’exonère pas. Une caméra non plus. Une confirmation hiérarchique non plus. Reste à savoir si ces phrases ont un destinataire réel.
Pour ne pas s’offrir aux critiques faciles
Sainte-Soline n’était pas une marche d’infirmières. Il y a eu cocktails Molotov, engins incendiaires, véhicules de gendarmerie brûlés, un militaire gravement brûlé, une violence « d’une intensité très rare » selon des officiers.
Le reconnaître n’affaiblit pas l’accusation. Cela l’empêche d’être balayée.
Car le droit du maintien de l’ordre n’autorise pas, même face à une foule hostile, la jubilation devant un traumatisme crânien. Il n’autorise pas un gradé à dire « tire quand même » quand la densité humaine rend le tir tendu plus létal. Il n’autorise pas à transformer l’adversaire en gibier.
« Pas d’amalgame » : d’accord. Tous les gendarmes de France n’ont pas parlé ainsi. Tous n’ont pas tiré ainsi. Mais ces enregistrements ne sont pas ceux d’un individu isolé. Ils viennent d’unités en opération, avec des consignes répétées dans plusieurs escadrons. Quand un tel langage devient possible à froid, et que les auteurs restent largement anonymes, ce n’est plus seulement une « bavure ». C’est une question de doctrine et de chaîne de commandement.
Les véhicules « Centaure »
Entre 2022 et 2024, la gendarmerie a reçu 90 VIPG « Centaure », successeurs des VBRG. Coût du programme : environ 67 à 70 millions d’euros, soit de l’ordre de 740 000 euros l’unité, hors maintenance. Constructeur : Soframe. Un tiers à Satory, un tiers en région, un tiers outre-mer. La Cour des comptes a écrit en 2024 que « de forts doutes entourent l’adéquation de la flotte […] à l’usage réel qui en sera fait ».
Ce n’est pas la preuve d’une « guerre civile » décrétée d’en haut. C’est la preuve d’un choix d’équipement : des blindés plus nombreux, plus armés, pensés pour le trouble à l’ordre public autant que pour le terrorisme ou la catastrophe. On peut juger ce choix nécessaire. On ne peut plus le présenter comme anodin le lendemain d’images où des militaires se félicitent d’avoir « jamais autant tiré de [leur] life ».
La seule question qui reste
Le serment dit : protéger et servir le peuple.
Les caméras disent autre chose, un après-midi de mars 2023, dans un champ des Deux-Sèvres.
La justice dit : blessures imputables aux forces de l’ordre, mais pas d’auteur pour les plus graves ; enquête toutefois rouverte sur les tirs tendus.
L’administration dit : enquête interne, après la presse.
Un citoyen qui aurait crié « faut les tuer » à l’adresse d’un gendarme aurait connu la garde à vue. Ici, les voix sont dans des fichiers officiels.
Protéger et servir.
Les mots sont toujours au fronton.
Les enregistrements aussi.
Combien de ces voix ont été identifiées, entendues, sanctionnées — et si la réponse reste trop faible, que reste-t-il du serment ?
Source : France Soir
Note de la rédaction de Profession-Gendarme :
C’est sans plaisir que je publie cet article de France-Soir car celui-ci rapporte une certaine réalité qui ne m’enchante guère.
L’ensemble de mes camarades, retraités de la Gendarmerie, est choqué par ces images et les propos entendus dans ces vidéos. En leur nom, je peux affirmer que ce n’est pas la Gendarmerie que nous avons connue et servie avec honneur. Puisse notre hiérarchie réagir afin de ne plus voir de telles choses au sein de nos rangs.


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