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Pourquoi les discours masculinistes attirent les ados et comment les en protéger

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«L’inégalité homme-femme n’existe pas», clame sur TikTok le créateur de contenu Alex Hitchens, de son vrai nom Isac Mayembo. «Au bout d’un moment quand tu connais son corps parfaitement, que tu as eu plein de relations sexuelles et qu’il n’y a plus de nouveauté, tu te retrouves avec quelqu’un qui est devenu inintéressant», assure sur la même plateforme l’influenceur de la fachosphère Ugo Gil Jimenez, plus connu sous le pseudo de Papacito. Deux figures du masculinisme en France, dont les contenus aux accents misogynes cumulent des centaines de milliers de vues.

L’idéologie masculiniste n’en est toutefois pas à son coup d’essai: le terme masculinisme apparaît déjà à la fin du XIXe siècle. À cette époque, les fondements de ce mouvement se construisent en réaction aux revendications considérées comme féministes. Le mouvement prend une nouvelle ampleur dès les années 1980, à la suite de la deuxième vague féministe et la consolidation de certains droits des femmes, estime Déborah Rouach, cofondatrice de l’Institut du Genre en Géopolitique, un laboratoire de recherche qui appréhende les réalités contemporaines sous le prisme du genre.

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Le Mouvement de libération des femmes (MLF) a, par exemple, œuvré pour l’obtention du droit à l’interruption volontaire de grossesse (légalisé en 1975 par la loi Veil), une avancée qui suscite l’hostilité des masculinistes. «On assiste à une montée des discours prônant le retour à des valeurs traditionnelles, portés par une droite antiféministe qui considère que les droits des femmes menacent l’ordre social et familial», étaye la chercheuse.

Une idéologie construite en réaction aux avancées féministes

«Les discours masculinistes relèvent de mouvements réactionnaires, constituant une forme de backlash sociétal face aux revendications féministes, abonde Dimitra Laurence Larochelle, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à la Sorbonne Nouvelle et spécialiste des questions de genre. À chaque vague féministe, de nouvelles formes de masculinisme émergent, alimentées par le récit d’une supposée crise de la masculinité. Cette rhétorique entretient l’idée de la disparition d’un certain "âge d’or" au cours duquel les hommes auraient bénéficié de davantage de droits.»

Dans l’ouvrage Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui, l’historienne Christine Bard définit le masculinisme contemporain comme un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait devenue gynocentrée, c’est-à-dire dominée par des femmes. Il cherche à remettre au goût du jour des valeurs traditionnelles issues du patriarcat et à réaffirmer la suprématie masculine. La virilité, présentée comme atout indéniable pour séduire la gent féminine, est érigée en qualité essentielle. L’idéologie défend également le modèle de la famille nucléaire hétérosexuelle comme seule configuration familiale légitime. De nombreux adeptes s’opposent au droit des femmes de disposer librement de leur corps, notamment en matière d’avortement, de contraception ou de transition de genre.

Le dernier rapport sur l’état des lieux du sexisme en France, publié en janvier, témoigne de la progression des idées masculinistes, notamment auprès de la jeune génération. 17% des personnes âgées de 15 ans et plus déclarent adhérer à des formes de sexisme hostile, tandis que 60% des hommes estiment que les féministes ont des demandes exagérées envers eux. De quoi alimenter le discours de victimisation cher au masculinisme.

Les réseaux sociaux, vecteur d’accélération et de diffusion de masse

L’avènement des réseaux sociaux a offert un véritable coup de boost au mouvement. «L’absence de modération sur les plateformes favorise la propagation des discours misogynes, à laquelle s’ajoute une logique d’engagement: l’algorithme privilégie les contenus plus clivants», détaille Dimitra Laurence Larochelle. Selon une étude réalisée en 2024 par l’université de Dublin, il suffit de vingt-six minutes de navigation sur TikTok ou YouTube Short pour qu’un utilisateur se voit recommander des contenus issus de la manosphère, un ensemble de communautés en ligne qui disent soutenir les hommes tout en usant d’une rhétorique hostile aux femmes. Pour autant, réduire l’essor de l’idéologie aux réseaux sociaux serait trompeur. «Le masculinisme se vit d’abord dans la vie quotidienne. Les réseaux sociaux ne font que reproduire un phénomène sociétal», rappelle la sociologue.

Depuis plusieurs années, une véritable dédiabolisation de la rhétorique masculiniste est à l’œuvre. Les créateurs de contenu mobilisent des références issues de la pop culture pour édulcorer leurs propos et recourent à un ton plus humoristique, accompagné d’une myriade de mèmes. En ligne, les «coachs» masculinistes s’appuient également sur un vocabulaire issu de la psychologie pour conférer une apparence scientifique à leurs discours.

«On atténue ainsi la charge idéologique, ce qui facilite le partage viral, surtout auprès des adolescents», détaille Dimitra Laurence Larochelle. Si les mouvances masculinistes s’adressent à des hommes de tous les âges –à l’image des mouvements pour les droits des pères qui ciblent des personnes en situation de divorce ou de séparation– les jeunes demeurent particulièrement vulnérables. «Les adolescents sont en construction, parfois mal dans leur peau, précise Déborah Rouach. Des sujets autour de la réussite financière ou des conseils censés apprendre à séduire une partenaire peuvent ainsi les intéresser.»

Un rapport pour alerter et protéger les plus jeunes

Conscients de l’ampleur du phénomène, des responsables politiques se sont saisis du sujet. Le 24 juin 2026, un rapport d’information réalisé par la délégation aux droits des femmes du Sénat a été publié. Les rapporteures Béatrice Gosselin (Les Républicains), Olivia Richard (Union Centriste) et Laurence Rossignol (Socialiste, Écologiste et Républicain) y appellent à un réveil des consciences. «En s’attaquant au principe d’égalité entre les femmes et les hommes, en cherchant à disqualifier sans cesse la parole des femmes, en remettant en cause des droits acquis au prix de décennies de luttes, en affichant une misogynie violente et décomplexée, les mouvements masculinistes représentent un risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale», écrivent-elles.

«La sensibilisation à ces enjeux dans les écoles est primordiale.»Déborah Rouach, cofondatrice de l’Institut du Genre en Géopolitique.

Pour lutter contre l’idéologie et protéger les plus jeunes, vingt-quatre recommandations sont formulées. Certaines visent à réguler l’espace numérique, afin de limiter les contenus sexistes et en interdire la monétisation. D’autres misent sur la prévention par l’éducation. Le rapport met en avant les séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité (Evars) et propose d’intégrer, dans les programmes d’éducation aux médias, des modules consacrés à la compréhension des plateformes sociales, des algorithmes et des stratégies discursives des influenceurs.

La prévention passe par l’éducation

«La sensibilisation à ces enjeux dans les écoles est primordiale», soutient Déborah Rouach. Elle est, à ce jour, insuffisamment développée. Les parents ont également une carte à jouer. Pour la chercheuse, encourager le dialogue avec son adolescent sur ces questions reste primordial. «Il s’agit de maintenir un espace d’échange ouvert, sans recourir à l'interdiction, ni à la menace de punition, en particulier à une période de la vie où les jeunes ont tendance à se refermer.»

Les parents peuvent également inciter leur adolescent à signaler les contenus problématiques et ainsi participer activement à la lutte contre le sexisme. Dans un article publié dans le Huffington Post, la chercheuse Stephanie Lamy recommande aux pères de laisser davantage de place à la parole des mères, afin que leurs discours bénéficient d’une même portée.

Dimitra Laurence Larochelle appelle néanmoins à la responsabilisation. «Les jeunes sont des citoyens appelés à construire un écosystème numérique pluriel. C’est notre responsabilité d’agir en usagers responsables et de suivre des contenus différents et des médias variés.» À chacun de construire un espace numérique dans lequel la misogynie, le sexisme et la violence n’auraient pas leur place.

Si les algorithmes n’ont pas créé le masculinisme, ils lui offrent toutefois une caisse de résonance inédite. Derrière les vidéos humoristiques, les conseils psy et les références populaires se propage une vision profondément inégalitaire et antiféministe. Reste à savoir si l’éducation, la régulation des plateformes et le développement de l’esprit critique suffiront à enrayer un phénomène qui dépasse largement les frontières du numérique.

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