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Des cérémonies les plus en vogue comme le Met Gala aux couvertures des magazines, en passant par les photos publiées sur Instagram ou les clips à la mode: la cigarette n'en finit pas de réapparaître en triomphe dans la bouche des stars. En juin dernier, les chanteuses Madonna et Charli XCX assumaient ainsi fièrement de s'en griller une devant les caméras, au premier rang du défilé Saint Laurent de la Fashion Week masculine à Paris.
Lors de sa tournée «Cowboy Carter», en juin 2025, Beyoncé avait elle aussi été vue une clope à la main sur la scène du Stade de France. Des images qui en disent long sur le retour en grâce de la cigarette. Longtemps boudée par les célébrités, qui refusaient de s'associer à un symbole mortifère, elle revient aujourd'hui comme un accessoire de mode, indispensable pour paraître cool.
Sabrina Carpenter, Kylie Jenner, Dua Lipa, Hailey Bieber… De plus en plus de stars apparaissent ces derniers temps en pleine consommation de tabac, dans des photos stylisées légitimant la cigarette comme un objet esthétique. Au diable les préventions de santé publique et la vigilance vis-à-vis de leur –parfois très jeune– public, les personnalités revendiquent désormais de fumer au vu et au su de tout le monde.
Kylie Jenner for Vanity Fair - Spring 2026 pic.twitter.com/HlkBAlxdHE
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Romantiser la cigarette
«Lorsque j'ai créé ce compte en 2021, j'ai dû chercher des photos dans des archives. Aujourd'hui, chaque semaine, des stars sont surprises en train de fumer», confie Jared Oviatt, le fondateur du compte Instagram Cigfluencers, qui recense les célébrités qui fument, interrogé en juin 2025 par le New York Times. Selon lui, la question est avant tout artistique.
«La cigarette a un côté très graphique. Le petit nuage bleuté autour du visage, le jeté de fumée… C'est très cinématographique, ça fait une belle photo», confirme Philippe Denis, chercheur en histoire et psychosociologie de la mode à l'université du Québec à Montréal (Canada). Renvoyant aux vedettes hollywoodiennes comme Audrey Hepburn ou Marlene Dietrich, la cigarette continue d'évoquer le glamour, la sensualité et le chic.
Les artistes Lana Del Rey ou Sabrina Carpenter s'intègrent parfaitement dans cet héritage de pin-up, utilisant le tabac comme un accessoire de mode vintage. «L'image que ça renvoie, c'est une incitation à fumer à des fins esthétiques, comme à l'époque de la promotion des longues cigarettes très fines», ajoute le chercheur québécois, qui évoque le mimétisme des fans à l'égard de leurs idoles.
Les réseaux sociaux le prouvent. Sur Pinterest, les recherches du terme «smoking pose» ont augmenté de 70% chez les 18-24 ans au cours de l'année 2025. Sur les selfies et autres publications en ligne, la cigarette s'impose comme le détail tendance. «C'est un accessoire de mode comme les nouveaux AirPods ou les figurines qu'on colle au téléphone, indique Cécile Poignant, consultante indépendante et experte prospectiviste en tendances. C'est un objet, une gestuelle que les jeunes s'approprient pour poser.»
D'autant plus que le monde de la mode s'y met également. Sur les podiums, la cigarette devient une composante des vêtements, comme l'illustre la dernière collection de la styliste ukraino-londonienne Natasha Zinko, qui utilise des mégots dans ses créations de printemps 2026. Dans les pages des magazines, les modèles sont photographiés en pleine consommation, dans une imagerie poétique et raffinée, à l'image de la mannequin Hailey Bieber pour Interview Magazine en avril 2026 (voir ci-dessous) ou de l'acteur Connor Storrie pour Cultured en fin d'année 2025. Impossible d'y échapper: la cigarette s'impose comme l'objet mode du moment.
Hailey Bieber para a edição de Primavera da Interview Magazine, fotografada por Theo Liu. pic.twitter.com/pCOhWI0jjj
— Hailey Bieber Brasil (@hbbrmidias) April 14, 2026Un vecteur de rébellion
Pourtant, si son pouvoir esthétique est bien incitatif, l'aura de la cigarette repose sur un imaginaire bien plus politisé qu'on ne pourrait le croire. Après des années passées à adopter l'esthétique de la clean girl (littéralement la «fille propre»), entre lever à 5h du matin, jus détox, routine yoga et incitation constante à la performance, l'ambiance est désormais au relâchement.
Portée par le mouvement «Brat» –comprenez, «sale gosse» en anglais– et la chanteuse Charli XCX en figure de proue, la cigarette s'inscrit parfaitement dans cette philosophie de vie beaucoup plus chaotique, désinvolte et rebelle. «Après des années de contrôle, la cigarette exprime tout ce que la génération actuelle s'est vu interdire dans la vie, analyse Cécile Poignant, spécialisée dans les modes de vie contemporains et dans l'évolution des tendances socioculturelles. Il y a une fatigue de l'optimisation de soi permanente, du développement personnel. La cigarette arrive dans ce contexte: c'est un objet de désordre assumé qui a une valeur d'interdit.»
— xcx source (@xcxsource) October 18, 2025Si fumer a toujours incarné un signe de liberté et de transgression, la période actuelle y est d'autant plus propice. Chez les plus ou moins jeunes, la cigarette apparaît comme un manifeste visuel contre les normes imposées, alors que certains et certaines dénoncent une aseptisation de la société. «C'est un moyen d'aller à l'encontre du discours établi. Le discours médical et le discours social nous disent qu'il ne faut pas fumer pour telle et telle raison. Et si je le faisais?», souligne Philippe Denis, qui pointe notamment les jeunes générations en quête d'une identité et d'une affirmation de soi. Le chercheur canadien rappelle par ailleurs le centenaire du mouvement Art déco et le retour à la mode des années 1920, quand les femmes luttaient pour leur émancipation, notamment par la cigarette.
Entre passé et présent
En parallèle, l'engouement pour les années 1990 et 2000 remet sur le devant de la scène la tendance «héroïne chic», qui consacrait la maigreur, la pâleur et… la cigarette. «Les nouvelles générations adorent le vintage et mettent sur un piédestal cette période qu'ils n'ont pas connue et qu'ils pensent plus libre, la cigarette s'inscrit donc dans cette nostalgie ambiante, constate Cécile Poignant. Surtout, c'est un objet ancré dans le réel, qu'on peut toucher, allumer, aspirer. On a besoin d'avoir des choses concrètes aujourd'hui.» Comme l'appareil photo jetable ou le vinyle, la cigarette représente une action analogique: le résultat est tangible. Une réponse au besoin de comprendre selon la prospectiviste, fortement lié au contexte actuel.
Alors que la pandémie du Covid-19 a généré énormément d'angoisses par rapport au futur et que la crise sanitaire se vivait au jour le jour, il était impossible pour beaucoup de se projeter dans l'avenir. Quant à la situation géopolitique en cours, elle crée également une phase d'incertitude et d'instabilité intenses, empêchant d'imaginer des jours meilleurs.
«Le futur tel qu'on le conçoit aujourd'hui n'est potentiellement que négatif, observe Philippe Denis. Beaucoup préfèrent donc profiter du présent et se créer un imaginaire intéressant, plutôt que d'anticiper un cancer des poumons dans vingt ou trente ans. C'est un enjeu de temporalité.» C'est particulièrement durant ces périodes précaires que la cigarette ressurgit comme un référent, symbole du défaitisme ambiant et d'un besoin d'hédonisme.
Une nouvelle génération de fumeurs?
Les experts sont formels. Être exposé continuellement à ces images de cigarettes particulièrement glamour encourage forcément la consommation de tabac, notamment auprès des publics les plus influençables. «Grâce aux réseaux sociaux, ces contenus atteignent les jeunes 24 heures sur 24 et de manière très ciblée, explique Christine Schäfer, chercheuse en tendances au sein de l'Institut Gottlieb-Duttweiler (Suisse), auprès du média suisse SRF. Des études montrent que plus on est confronté à ce genre de représentations, plus elles semblent normales. Et lorsque des figures de référence incarnent ce mode de vie, l'imitation devient un réflexe naturel, sans que l'on ne prenne le temps de se demander si c'est réellement bénéfique pour soi.»
L'Alliance contre le tabac affirme par exemple qu'en moins de dix ans, le tabac à l'écran a quadruplé dans les séries pour jeunes, entraînant une fascination de plus en plus incitative. Ainsi, 48% des 15-25 ans avancent que ces images leur donnent envie de fumer et 72% des anciens fumeurs disent qu'elles ravivent l'envie de rechuter.
Pourtant, les Français n'ont jamais aussi peu fumé depuis la popularisation de la cigarette. Le nombre de consommateurs quotidiens âgés de 18 à 75 ans a diminué de 4 millions entre 2014 et 2024, notamment chez les adolescents et les jeunes adultes. D'après les chiffres de Santé publique France, 29% des 18-29 ans se déclaraient fumeurs en 2021 contre 18% en 2024, tandis que les jeunes de 17 ans n'étaient quant à eux que 15,6% en 2022, une proportion en nette baisse (25,1% en 2017).
D'après Cécile Poignant, le paradoxe tient au caractère esthétique de la cigarette. «Ce n'est pas parce qu'elle redevient hype qu'on se remet à fumer, interprète la spécialiste. Elle se tient à la main de manière hyper photogénique, c'est un accessoire de mode, un élément de stylisme, mais on ne la consomme pas forcément.» À ceci près que la cigarette est directement nocive pour la santé.
Tenue à la main ou inhalée à pleins poumons, le tabac reste un danger mortifère pour chaque personne à proximité. «Il y a des chances que le mouvement s'essouffle, mais le risque, c'est l'accoutumance, signale Philippe Denis. On risque d'avoir de plus en plus de fumeurs à cause de cette tendance.» Pour éviter de connaître une nouvelle génération de fumeurs, l'Assurance-maladie préconise l'interdiction de la vente de tabac aux personnes nées après 2009.





























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