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Attablé devant une tasse de café chez elle, le journaliste Jacques Pradel a achevé de la convaincre. Mathilde Denis ira à Paris pour témoigner sur TF1 dans sa nouvelle émission télévisée, «Témoin numéro 1». Ce jour-là, au début des années 1990, la septuagénaire n'avait pourtant aucune envie de sortir. Elle vient de perdre son mari, elle broie du noir. Son fils André a vu des journalistes sur la place du village et l'a poussée dehors, pour qu'elle se change les idées. «Ma mère était très belle et en plus elle était corse, comme Jacques Pradel. Elle a été repérée vite fait pour être interviewée», se souvient André, trois décennies plus tard, installé dans un fauteuil en velours devant sa cheminée. C'est comme ça que tout a commencé.
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Bien sûr, avec sa femme Annick, ils avaient entendu parler de cette affaire, comme tout le monde. Une petite fille retrouvée un jour d'été, le 11 août 1987, le long de l'autoroute A10, à quelques kilomètres de là. Son corps mutilé, enterré tout près de chez eux au cimetière de Suèvres (Loir-et-Cher). L'enquête qui s'enlise.
«Dans un village comme le nôtre, une mouche qui vole de travers, tout le monde le sait», sourit l'homme aujourd'hui âgé de 79 ans en remontant le fil de ses souvenirs. Sa mère a été la première à témoigner de cette histoire à la télévision, le 3 novembre 1993. À ce moment-là, personne ne sait qui est cette enfant retrouvée dans une couverture au bord de l'A10 six années plus tôt. Quelque 120.000 affiches ont été diffusées, 66.000 écoles visitées et 4.000 personnes interrogées à travers la France. Rien.
Des coupures de presse relatant l'affaire de l'inconnue de l'A10, gardées soigneusement dans les archives de la mairie de Suèvres (Loir-et-Cher). | © Pierre FerrandisSur écoute à Orléans
Alors que l'information judiciaire a été close par le juge d'instruction en 1991 et que l'identité de la petite fille s'apprête à basculer dans l'oubli, l'animateur vedette Jacques Pradel entend faire relancer l'enquête en prime time. Le premier volet de son émission «Témoin numéro 1», consacré à «la petite martyre de l'A10», rassemble plus de 9 millions de téléspectateurs. Juste après le passage de Mathilde sur TF1, André et Annick sont victimes d'un accident de voiture et doivent s'installer chez elle quelque temps. Ça tombe bien: ils ne seront pas de trop pour l'aider à gérer les dizaines de coups de fils qu'elle reçoit presque tous les jours.
«C'était facile de trouver notre numéro, à l'époque on n'avait pas de portables, juste des fixes. La SRPJ d'Orléans nous avait mis sur écoute. Quand je rentrais du travail pour déjeuner, je passais mon heure de repas à répondre au téléphone», raconte Annick à côté de son mari. Elle se souvient que la plupart des appels étaient farfelus.
Portrait d'Annick Denis chez elle, dans son salon à Suèvres (Loir-et-Cher). | © Pierre FerrandisAprès toutes ces années, ces deux-là ont pris l'habitude d'être sollicités par les journalistes. Comme à l'époque où la police les mettait à contribution pour «faire parler les gens le plus possible», ils se plient de bonne grâce à l'exercice. En 2024, une équipe de Canal+ a même déménagé le salon pour installer ses caméras, à l'occasion du tournage d'une série documentaire consacrée sur l'affaire (Inass, la petite martyre de l'A10). Le couple a toujours vécu dans cette petite commune du Loir-et-Cher. Leur maison date de 1610. André y est né. «On était à la veille d'être enterrés sans qu'il se passe rien et puis il y a eu cette histoire d'ADN», retrace-t-il.
Le premier épisode de la série documentaire «Inass, la petite martyre de l'A10», réalisée par Pierre-Antoine Souchard et Jérémy Frey et diffusée sur Canal+ en avril 2024.
«Est-ce qu'on va nous l'enlever?»
Il a fallu trente ans pour mettre un nom sur le visage tuméfié de la petite inconnue de l'autoroute voisine. Plusieurs fois, le délai de la prescription a failli tout engloutir, mais les gendarmes, les maires et les procureurs successifs se sont passé le flambeau pour ne rien lâcher. Alors que le fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) commence à peine à émerger à la fin des années 1990, l'ADN de l'enfant est précieusement conservé.
En 2016, une concordance est établie avec celle d'un homme condamné pour une bagarre à Villers-Cotterêts, dans l'Aisne, à 250 kilomètres de là. L'enquête démontre qu'il s'agit du frère de «la petite martyre de l'A10», né quelques années après sa mort. Les recherches sont formelles: la fillette s'appelle Inass Touloub. Une fois sa famille identifiée et connue des médias, les habitants de Suèvres se sont inquiétés que le corps soit réclamé, après toutes ces années. «Dans certains villages, vous avez des célébrités. Nous, on avait cette petite. Quand on a su, tout le monde ici s'est posé la question. Est-ce qu'on allait nous l'enlever?», glisse Annick. Elle prend une grande inspiration, comme si ça pouvait encore arriver.
De nuit, vue sur le village de Suèvres, situé au cœur du Loir-et-Cher. | © Pierre FerrandisÀ une quinzaine de kilomètres au nord-est de Blois, non loin de Chambord, la commune de Suèvres compte actuellement près de 1.600 âmes, de jolies maisons en pierre de tuffeau, plusieurs rivières et dix-sept moulins à eau. «C'est un très vieux village gallo-romain rempli d'histoires. Celle de la petite Inass en fait partie», pose le maire sodobrien Frédéric Dejente, élu depuis 2020.
Entre l'église et la boulangerie, le bourg est traversé par une route départementale où filent de nombreux camions et des touristes à vélo. Les routiers s'arrêtent souvent au Relais de la Providence, tenu depuis vingt-six ans par Jérôme et sa sœur Sandrine. Depuis que l'autoroute A10 a été construite, ils comptent beaucoup moins de réservations, mais l'endroit reste incontournable dans la vie du village.
Une enfant sans racines
Tous les matins ou presque, Michel et Viviane rejoignent Serge, Claude ou Bruno pour prendre le café et lire le journal. Ils ont leur table, celle avec les chaises en plastique rouge, entre le grand comptoir et la porte vitrée. «Vous me reconnaissez?», lance Michel en montrant une photo sur son téléphone. C'est une archive de la télé, en 1987, quand on l'avait interviewé sur la place au moment des faits. Depuis, sa barbe a un peu blanchi.
«Bientôt quarante ans après, je m'en rappelle comme si c'était hier, et ce sera comme ça tant que je vivrai», lâche Claude, 86 ans, en tenant fermement sa canne dans une main et sa tasse en porcelaine dans l'autre. Il est abonné à La Nouvelle République, le quotidien local de référence dans la région, et a suivi toute l'affaire depuis le début. «Il y a longtemps que les parents auraient dû être jugés», estime-t-il.
Au relais routier de la Providence, un groupe d'habitués se réunit tous les matins pour boire le café. | © Pierre FerrandisD'autres ont pris l'habitude d'entretenir la tombe de la petite et d'acheter quelques fleurs en plus chez le fleuriste avant d'aller au cimetière, pour elle. Pour Bernard Boisset, le garde champêtre de l'époque décédé depuis, et son épouse Geneviève, Inass Touloub a même fini par faire partie de la famille. «C'est devenu la petite du village, elle a été adoptée», résume Viviane.
Dans la cuisine des Sodobriens, au détour d'un trottoir ou à la mairie, le mot revient sur toutes les lèvres. Aux yeux d'Annick, cette enfant a aussi été «imposée» à Suèvres, un village où il n'est pas toujours facile de s'intégrer quand on n'est pas du coin. «Mais elle, on l'a adoptée parce qu'elle n'avait plus de racines.»
Dans le cimetière de Suèvres (Loir-et-Cher), la tombe fleurie et entretenue d'Inass Touloub, née le 3 juillet 1983 et retrouvée morte le 11 août 1987 près de l'A10. | © Pierre Ferrandis«Cette affaire devait être résolue en quinze jours»
Inass Touloub a été retrouvée au kilomètre 135 de l'autoroute A10, entre Orléans et Tours. Après trente-et-un ans de mystère, l'enquête a révélé qu'elle était la troisième fille d'Ahmed Touloub et Halima El Bakhti. En 1987, le couple, originaire du Maroc et installé en France depuis quelques années, vivait en région parisienne, à Puteaux (Hauts-de-Seine), avec leurs quatre enfants. Sans que l'on ne sache vraiment l'expliquer, la petite fillette de 4 ans est devenue leur souffre-douleur.
Le soir du 10 août 1987, le père la retrouve inanimée en rentrant du travail. La famille devait prendre la route des vacances cette nuit-là. Ahmed et Halima Toloub ont alors enveloppé le corps d'Inass dans une couverture, ont roulé quelques heures vers le sud et se sont arrêtés là, par hasard, pour la déposer dans l'herbe, de l'autre côté de la glissière de sécurité. Le drame est tombé sur la commune de Suèvres, mais il aurait pu se retrouver dans le village d'à côté.
L'autoroute A10 relie Paris à Bordeaux, via Orléans, Blois, Tours et donc Suèvres, au cœur de la région Centre-Val de Loire. | © Pierre Ferrandis«À l'époque, nous étions persuadés que cette affaire allait être résolue en quinze jours. Pour nous c'était un fait divers, jamais on aurait imaginé partir pour une procédure de quarante ans», confie Raphaël Pilleboue, sur la terrasse ensoleillée du Paris-Vincennes, le bar-tabac-PMU du centre. Il était adjoint au maire au moment de la découverte du corps, puis maire entre 2008 et 2014, pendant une bonne partie de l'enquête, et siège toujours au conseil municipal.
Lui aussi est cité dans tous les articles. Il se souvient de la pugnacité des enquêteurs, qui lui ont toujours dit qu'ils y arriveraient un jour, mais aussi de l'exhumation de 1993 –ordonnée par la juge après l'émission de Jacques Pradel sur TF1–, du garde champêtre Bernard Boisset qui surveillait toutes les allées et venues sur la tombe, des plantes à peine déposées envoyées fissa au parquet d'Orléans pour être analysées, du marbre toujours fleuri.
Un procès que tout le monde attend
À l'époque, Raphaël Pilleboue avait fait mettre une plaque «Ici repose un ange». Encore aujourd'hui, la petite tombe est constellée de galets blancs, de bougies et de fleurs déposés par les curieux de passage ou les vieilles âmes du village. «Si ses proches l'avaient réclamée, on ne sait pas comment on aurait réagi», lance l'élu. Trente-neuf ans plus tard, son successeur Frédéric Dejente le rejoint entre deux rendez-vous à la terrasse du café.
À quelques jours des dernières élections municipales, qui ont eu lieu en mars, le maire sans étiquette de Suèvres compte plus que jamais l'affaire de «la petite de l'A10» parmi ses dossiers importants. En 2025, ce cadre commercial de 56 ans a pris deux décisions: passer la tombe d'Inass Touloub dans le domaine privé de la commune et se constituer partie civile au procès de ses parents.
Le maire de Suèvres, Frédéric Dejente, devant des coupures de presse relatant de l'affaire de l'inconnue de l'A10. | © Pierre FerrandisCe procès se tiendra du 9 au 27 novembre 2026 devant la cour d'assises du Loir-et-Cher, à Blois, près de huit ans après l'arrestation des parents de la fillette morte en août 1983. «Il n'y avait personne pour la petite. Ses cinq frères et sœurs se sont rangés du côté de leurs parents», précise Frédéric Dejente sans masquer son incrédulité.
À Suèvres, tout le monde attend cette audience. «Pour comprendre ce qui dépasse l'entendement», avance Annick, bien décidée à se glisser parmi le public du tribunal dans quelques mois. Après avoir pris soin de la mémoire d'une enfant inconnue le temps d'une génération, le village loir-et-chérien s'apprête à la représenter devant la justice. Comme l'aurait fait une famille.
D'habitude, les caméras ne vont pas jusqu'à eux. Jusqu'au jour où tout bascule: un meurtre, une série de viols, un enfant qui disparaît, un avion qui s'écrase. Le drame frappe un village et percute la vie de ses habitants. À travers cinq affaires aux quatre coins de la France, Slate.fr dresse le récit de ces endroits «sans histoires» qui se retrouvent propulsés du jour au lendemain à la une des journaux. Pour ce premier épisode, direction Suèvres, dans le Loir-et-Cher.





























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