«Mais qu'est-ce que tu vas fiche en Chine?», s'était étonnée ma mère.
Trop tard. La femme devant moi, tout de blanc vêtue, porte le numéro 8 dessiné au marqueur sur l'épaule. Madame «Huit» est l'hôtesse de l'air de mon vol pour Pékin. J’ai décidé de partir vivre en Chine, dans la région de Shanghai, et j’y arrive en plein Covid. Pendant un an, je vais vivre en sous-marin, entre tests PCR et confinements. Ma vie amoureuse est à l'étiage.
Alors, sitôt libéré des pesanteurs du confinement, je m'empresse de faire la connaissance de Tantan. Laissez-moi vous la présenter.
Loisirs: bien dormir
Tantan, c’est une app de rencontre, le Tinder chinois. Des milliers de profils. Une avalanche de jeunes femmes, très belles pour la plupart. Notif sur notif. Match sur match. L’algorithme, très agressif, propose des salons virtuels, des entrées en matière, des «personnes près de chez vous».
Une étrange récurrence frappe au fil des scrolls et des swipes, comme une partition secrète que je ne sais pas encore déchiffrer. D'abord un selfie. Cheveux détachés, maquillée, mine boudeuse, la main posée à plat contre la joue. L'arrière-plan: un ascenseur ou une salle de bains. Puis l'indispensable sac LV, un livre, un petit chien. Occasionnellement, un close-up de dos nu ou de fessier rebondi. Ajoutez une photo de paysage, et un plan quelconque de food porn: fruits de mer, hot pot, dim sum, bubble tea.
Je traduis à la volée les profils qui me sont proposés, à grands coups de captures d'écran. «Seule à la maison.» «Petite demoiselle qui ne fume pas et ne boit pas d'alcool.» «Loisirs: bien dormir.» «Loisirs: commande alimentaire.» Même traduit en français, le brouillard culturel reste épais.
Beaucoup de femmes semblent monnayer leurs charmes. D'autres souhaitent se marier. C'est que la fenêtre de tir est serrée. Passé 25 ans, la famille commence à murmurer. 30 ans? La sentence tombe. Sheng nu, femme au rebut. Dernièrement, le gouvernement a commencé à prendre des mesures pour inciter les Chinois à se marier.
Et puis, la vieille Wang veille au grain.
***
– Monte sur scène, ma chérie. Comme tu es belle! On dirait une actrice de film X.
– Je ne sais plus où me mettre, rétorque l'ingénue.
– Le jour des noces, il faudra bien te montrer nue devant ton mari!
La jeune fille pouffe, sa main devant sa bouche. Nous sommes à Kaifeng, sur une scène ouverte, au milieu d’un parc historique. C’est là que se tient le show Wang Po Shuo Mei — «La vieille Wang joue les marieuses». Aux commandes, une matrone attifée comme il y a mille ans, en vert et rouge. L’ambiance est potache, détendue, comme au village où l'on se marie jeune pour offrir des petits-fils à ses parents.
Sauf que Kaifeng, c’est 5 millions d’habitants. Et Shanghai, autour de laquelle je gravite, près de 30 millions. La Chine des villages a disparu, si ce n’est dans les têtes. Sur la scène, devant une toile rouge vif, la vieille Wang interroge sa célibataire du jour.
– Quels sont tes critères?
– Pas plus de 32 ans, répond l’ingénue. Mais surtout, qu’il ait une voiture!
Un jeune homme se présente, ouvrier dans l’automobile.
– Non seulement il a une voiture, mais en plus il fabrique des voitures! s’extasie l’entremetteuse.
La jeune fille rit en rajustant sa mèche.
***
W.Y., ou l’amour Uber Eats
J'ai depuis longtemps dépassé l'âge moyen du mariage. Mais j'ai une excuse : je suis un Occidental. Le charme, c'est comme la monnaie. Le cours varie. Et sous ces longitudes, on gagne au change. Un long nez disgracieux, une pomme d'Adam proéminente, un visage en lame de couteau, vous parent ici d'une aura insoupçonnée.
En quelques heures, les matchs s'accumulent. Mon œil glisse et s'arrête sur une certaine W.Y. Son profil me tape dans l'œil. Une seule photo, en clair-obscur, sans photoshop ni papier glacé. Et ces initiales un peu mystérieuses... Elle propose de se voir le soir même, dans un bar près de chez elle.
— J'ai pris un taxi. Désolé pour le retard, y'a des bouchons. Je suis là d'ici une demi-heure.
— Ok, pas de pb. Btw le bar est fermé. Viens directement chez moi.
Bien. Je me retrouve donc chez W.Y., un verre de whisky en main. Son duplex, blanc et immaculé, a vue sur l'un des innombrables canaux de la ville. J'ai beau avoir passé la trentaine, je ne me sens pas à l'aise. W.Y., petite, coupe au carré, charmante, mène la danse. Elle m'interroge pendant deux bonnes heures. L’interrogatoire a dû être concluant, car je passe la nuit chez elle. Ma vie de sous-marinier vient de prendre fin.
Au matin, je lui dis que j'aimerais bien la revoir. Elle s'étonne. Accepte. Mais nos tentatives d'échappée hors de son lit se révèlent peu concluantes. Je comprends petit à petit qu'elle supporte mal le contact. En dehors des étreintes amoureuses, un simple effleurement peut lui arracher une moue.
– Tu es comme ça avec tout le monde? Même ta famille ?
– Oui. Ma mère ne me touchait jamais. Et je ne la voyais pas beaucoup quand j'étais petite.
Les gens de sa génération sont des fils de paysans évoluant dans des décors cyberpunk. Au milieu des barres d'immeuble, les jeunes se parlent peu, s'ignorent volontiers, se passent de politesse. Alors les applis en ligne prennent le relais. On se cherche et se trouve des wangyou, des amis internet. Des paiyou, pour taper le carton. Des fanyou, pour se taper une bouffe. Des paoyou, pour «tirer au canon» — comprendre tirer un coup.
Lorsqu'elle rentre du travail, W.Y. joue en ligne. Lorsque nous sommes au lit, W.Y. commande en ligne. Café, nourriture, tout est déposé au pied de sa porte. À la longue, j'ai l'impression d'être moi aussi un colis alimentaire, s'acheminant de lui-même au 18e étage de la résidence.
De temps en temps, W.Y. insiste pour que je lui présente l'une de mes connaissances d'Ubisoft Shanghai, l’antenne chinoise du géant français des jeux vidéos. Elle voudrait bien se caser avec un expat ayant une bonne situation. Je fais grise mine et secoue la tête.
Momo, des tresses africaines et une mère toxique
J'ai finalement tourné le dos à Tantan pour une autre app de rencontre: Bumble. L'atmosphère est tout autre. On y parle anglais, on se pique de culture, on affiche fièrement ses périples en Cappadoce ou son art du swing. Bienvenue chez les classes aisées. C'est là que je rencontre Momo. Mo, en chinois, c'est l'étranger, celui ou celle qu'on croise sur le bord de la route.
On se voit dans une brasserie bobo du quartier français, à l'hypercentre. Le courant passe bien. Petite, le teint mat, Momo porte des tresses africaines. Son profil est bardé de photos arty et de bars tendance. Depuis quelque temps, Momo s'est mise à la salsa et à la danse africaine. On parle musique, art, politique un peu.
Je ne vais jamais dormir chez Momo. On se voit toujours à l'hôtel. Pour cause, Momo habite à deux heures du centre-ville, dans la lointaine banlieue. C'est une fille de la province du Henan, originaire de Kaifeng, comme la vieille Wang. Les mauvaises langues racontent que les gens de là-bas volent les plaques d'égout. Sa mère l'appelle tous les jours, pour s'assurer que tout va bien. Lui demande parfois de l'argent, puis la houspille sur son mode de vie et le fait qu'à 28 ans, elle ne soit toujours pas casée.
Pendant le Nouvel An chinois, Momo rentre chez elle, comme tout le monde. Cette fois-ci, sa mère joue son va-tout. Elle lui impose une rencontre avec le fils d'un ancien camarade d'école. Momo accepte, de guerre lasse. Le garçon en question se pointe en jogging et lui parle principalement de son chien. À part leur ville d'origine, Momo et lui n'ont rien en commun.
Le soir même, sa mère explose de rage, traite sa fille de «traînée». Trop maquillée. Trop moderne. Trop célibataire. Elle vide son armoire, jette ses affaires par terre, fond en larmes. Alors Momo prend ses clics et ses clacs et monte à bord du bus de nuit, destination Shanghai, laissant sa mère derrière elle jusqu'à l'année prochaine. On se voit bientôt, j'ai réservé une chambre d'hôtel.
***
Sur l'estrade de Wang Po Shuo Mei, un jeune homme se présente. Mine ouverte, yeux ronds. Il vient de Wuhan et travaille dans le public.
«Je suis de 96, précise-t-il enfin. C'est l'année du Rat.»
L'ingénue se tortille. La vieille Wang lui tend le micro.
– Oh, c'est que ma mère est superstitieuse, glisse-t-elle. Elle veut absolument que je trouve un homme de l'année du Mouton ou du Tigre…
– Tu sais, ma chérie, l'astrologie, c'est pas bien sérieux, tempère la vieille Wang. Mais bien sûr, on ne peut pas ignorer complètement ce que disent les mamans.
***
Lili ne donnera pas son nom
La première fois qu'on couche ensemble, ses hanches portent encore la marque des cordes de l'atelier de bondage auquel elle a participé quelques jours plus tôt. Lili a toujours refusé de me dire son nom chinois. Non par défiance, me dit-elle, mais parce que ça la renvoie à une vie qu'elle n'a pas choisie. Ses amis, ses amants, tout le monde l'appelle comme ça. Je n'insiste pas. J'ai fini par accepter qu'ici, les noms valsent au gré du vent.
La première fois qu'on s'est vus, à l'entrée d'un grand musée de Shanghai, elle m'a à peine gratifié d'un regard. «J'étais effarouchée», dira-t-elle plus tard.
Lili chante, étudie la psychologie, peint à ses heures perdues et se pose moultes questions sur la vie. Elle parle beaucoup, écrit souvent. Quand elle est venue me voir à Suzhou, on a appris à faire des raviolis chinois. En partant, elle a laissé un mot avec une fleur séchée à l'intérieur. Lili me fait penser à une libellule. Mais ma comparaison l'emmerde un peu – apparemment, elle préfère les papillons.
«Chez moi, ce sont des ploucs qui ne me comprennent pas. Et à chaque fois que je rentre, je m'étiole.» L'année universitaire se termine. Il va falloir rentrer. Lili veut convaincre les siens de la laisser participer à un programme d'échange en Europe. Dans sa petite île chrétienne au large du Fujian, aucun membre de sa famille n'a fait d'études. Elle doute qu'ils aient l'argent. «Je ne veux pas rentrer. Je veux rester à Shanghai. J'ai peur de redevenir la fille dépressive que j'étais.»
Il y a quelque temps, sa mère a appelé ses camarades de dortoir pour leur demander de veiller sur sa fille. Lili ne lui a pas pardonné. Elles ne se sont pas parlé depuis.
***
Après quelques atermoiements, l'ingénue a finalement choisi le garçon né sous le signe du rat. «Non seulement il a une voiture, mais en plus il a un appartement, conclut la vieille Wang. Finalement il lui a poussé des dents de tigre!»
Le futur couple descend de l'estrade après une maladroite accolade.
L'ingénue, elle non plus, n'a pas écouté sa maman.


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