À moins de sept mois de la présidentielle, les révélations de Mediapart sur les propos antisémites attribués à Jordan Bardella viennent perturber le lancement de la campagne de Marine Le Pen. De quoi fragiliser le tandem et balayer la stratégie de dédiabolisation, estime le sociologue Erwan Lecœur.

Théo Meunier - Aujourd'hui à 18:00 - Temps de lecture :

Digiteka PlaceHolder

« Si vous ne m’interrogez pas sur le logement, je vais aller travailler… », tentait de balayer Marine Le Pen lundi face aux journalistes. En déplacement au salon des professionnels de la construction à Paris, la candidate du Rassemblement national (RN) voyait sa visite être parasitée par les révélations de Mediapart quant aux propos antisémites qu’aurait tenus Jordan Bardella lors de ses débuts comme militant. De quoi bousculer la capacité de la candidate à imposer son agenda de campagne ?

Malgré les dénégations du RN et de ses cadres, cette affaire semble bien mal tomber pour Marine Le Pen, elle qui caracole en tête des enquêtes d’opinion à moins de sept mois du scrutin présidentiel et qui s’était engagée à désigner Jordan Bardella comme Premier ministre. « La ligne de défense de Bardella est la ligne ‘trumpienne’, c’est-à-dire de nier alors que tout le monde sait que c’est vrai. C’est ce qui est en train de se produire sous nos yeux », analyse Erwan Lecœur, sociologue spécialiste de l’extrême droite. « La question qui va se poser c’est : est-ce qu’à un moment Marine Le Pen va lâcher Bardella ? Je ferais plutôt l’hypothèse que c’est ce qui va se produire, qu’à un moment elle dise “la mort dans l’âme, alors que j’adore Jordan et que je pense qu’il est innocent, je pense qu’il n’est plus possible de poursuivre avec lui”», imagine-t-il.

« Bardella vit la triste fin de tous les numéros 2 »

En l’état, la garde rapprochée du RN semble pourtant faire front. À commencer par Jean-Philippe Tanguy, homme de confiance de la candidate d’extrême droite, envoyé sur tous les plateaux télé et radio depuis lundi pour tenter d’éteindre l’incendie. « Mediapart n’a qu’un seul but, celui de jeter le doute et de salir le RN dans une campagne où l’ensemble des commentateurs – y compris nos adversaires – estiment qu’on peut gagner », lance-t-il à l’envi sur CNews. Le député de la Somme a d’ailleurs été nommé mercredi coordinateur du pôle économie et finances de la campagne présidentielle, signe que Marine Le Pen continue de structurer son équipe malgré la polémique. En début de semaine, la candidate a réitéré sa « confiance absolue » en Jordan Bardella, mais ne s’est toujours pas exprimée depuis la publication jeudi par Mediapart des captures d‘écran des messages, authentifiés par huissier, qui lui sont attribués.

Selon Erwan Lecœur, le tandem Bardella-Le Pen pourrait vaciller suite aux révélations de Mediapart.  Photo Sipa /Pierre Teyssot Selon Erwan Lecœur, le tandem Bardella-Le Pen pourrait vaciller suite aux révélations de Mediapart. Photo Sipa /Pierre Teyssot

« Ce qui est en cours, c’est un débranchement de ce que j’appelle “l’expérience Jordan Bardella”», tranche Erwan Lecœur. « Depuis 60 ans, il n’y a pas un seul numéro 2 qui n’est pas soit mort, soit expulsé. Jordan Bardella vit la triste fin de tous les numéros 2 qui ont cru qu’ils seraient un jour numéro 1 », affirme-t-il.

Quel impact sur les électeurs ?

Avant cette potentielle rupture, vient d’abord la question de savoir si de telles révélations pourraient avoir une incidence sur l’électorat RN. « Le juif doit dominer les autres peuples, les écraser et les voler », aurait écrit le président du RN en 2013. De tels propos, qui tranchent avec la stratégie de dédiabolisation amorcée il y a une quinzaine d’années, peuvent-ils être de nature à détourner certains électeurs du parti à la flamme ? « Dans son électorat principal, ça n’aura pratiquement pas de conséquence », réfute le sociologue, enseignant-chercheur à l’université de Cergy. La stabilité des intentions de vote mesurées depuis la condamnation de Marine Le Pen semble en effet confirmer la solidité de son socle électoral. « Les militants nous parlent de cette affaire pour dire qu’ils soutiennent Jordan Bardella et qu’on va gagner », assure même le porte-parole du RN Laurent Jacobelli auprès de Ouest-France.

Mais au-delà de la base, ces révélations pourraient avoir un effet sur des électeurs moins convaincus ou dans la perspective d’un second tour où des reports de voix sont nécessaires pour l’emporter. Erwan Lecœur préfère renverser la réflexion. S’il a pu être un élément central de la stratégie de conquête du RN, il pourrait désormais s’avérer être un problème pour cette même stratégie. « Au deuxième tour, Le Pen doit plutôt avoir quelqu’un de l’extérieur. Un Retailleau apporterait beaucoup plus électoralement qu’un Bardella, qui plus est avec une étiquette antisémite sur le front », explique-t-il. Reste enfin la question du timing de ces révélations. Alors que la campagne n’en est qu’à ses débuts, que la colère lycéenne prend de l’ampleur en France, la persistance de cette affaire dans l’esprit des électeurs est loin d’être certaine.

Articles les plus lusFaits-divers - Justice