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Plus de 90 % du Jourdain détournés depuis 1964 : la rive de la mer Morte s’est ouverte en plus de 6 000 gouffres, et il en naît chaque jour

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En baissant d’environ un mètre par an, la mer Morte expose des couches de sel que l’eau douce souterraine dissout patiemment. Résultat : plus de 6 000 gouffres ont déjà englouti la plage et les palmeraies d’Ein Gedi. Un désastre géologique qui trouve son origine dans une décision vieille de plusieurs décennies.

À retenir

  • Depuis le détournement des eaux du Jourdain en 1964, la mer Morte a perdu un tiers de sa superficie et recule désormais d'environ un mètre par an.
  • Ce retrait expose d'anciennes couches de sel que l'eau douce souterraine dissout, créant des cavités qui finissent par s'effondrer en surface.
  • Plus de 6 000 gouffres sont déjà recensés, rendant notamment Ein Gedi inaccessible, et les scientifiques prévoient que le phénomène s'aggravera pendant au moins un siècle.

1964, le détournement qui a scellé le destin de la mer Morte

Tout commence par une décision d’ingénierie qui semblait, à l’époque, parfaitement rationnelle. En 1964, Israël met en service un vaste système de canalisations pour détourner les eaux du Jourdain, principal fleuve alimentant la mer Morte, afin d’irriguer ses terres agricoles et d’approvisionner ses villes en eau potable.

Sur le papier, l’opération répond à un besoin vital pour un pays confronté à la rareté de l’eau douce. Mais elle prive du même coup la mer Morte de sa principale source d’alimentation, celle qui compensait naturellement l’évaporation intense propre à cette région désertique.

Depuis cette date, le lac salé le plus connu au monde n’a cessé de rétrécir. Selon l’AFP, il a perdu un tiers de sa superficie depuis 1960. Un chiffre qui donne la mesure du déséquilibre créé par des décennies de prélèvements intensifs, aussi bien côté israélien que jordanien.

Un mètre perdu chaque année : la mécanique infernale des gouffres

Le niveau de la mer Morte recule aujourd’hui d’environ un mètre chaque année, selon les données disponibles. France Info évoquait même une baisse pouvant atteindre 1,50 mètre annuel, avec l’apparition de nouveaux gouffres au quotidien. Le point le plus bas du globe, situé à 441,5 mètres sous le niveau de la mer, continue donc de s’enfoncer un peu plus.

Ce retrait rapide n’est pas sans conséquence sur le sol lui-même. Pendant des millénaires, la mer Morte a déposé d’épaisses couches de sel sous la terre ferme qui l’entourait. Tant que le niveau d’eau restait stable, ce sel demeurait protégé, comme figé sous une couverture liquide.

Mais en se retirant, la mer Morte laisse place à l’eau douce souterraine, qui s’infiltre désormais dans ces anciennes couches saline. Or le sel se dissout très facilement au contact de l’eau douce, bien plus que dans une eau déjà saturée en minéraux. Imaginez un sucre plongé dans de l’eau tiède : il fond progressivement, laissant un vide à sa place.

C’est exactement ce mécanisme qui se produit sous terre, à une échelle autrement plus spectaculaire. Des cavités souterraines se forment peu à peu, invisibles depuis la surface. Jusqu’au jour où le toit de ces poches, devenu trop fin pour supporter le poids du sol, cède brutalement et sans aucun signe avant-coureur.

Ittai Gavrieli, chercheur à l’Institut géologique d’Israël, confirmait à l’AFP que ces gouffres se comptent désormais par milliers, répartis sur les rives jordaniennes, israéliennes et cisjordaniennes. Certains dépassent les dix mètres de profondeur, de quoi engloutir un bâtiment entier en quelques secondes.

Ein Gedi, paradis englouti sous plus de 6 000 cratères

Il fut un temps où Ein Gedi attirait des foules de vacanciers venus flotter dans les eaux denses et minérales de la mer Morte. Cette ancienne station balnéaire, autrefois l’une des plus fréquentées de la région, est aujourd’hui fermée définitivement. Un simple panneau en interdit désormais l’accès aux piétons.

La route qui menait autrefois au rivage raconte, mieux que n’importe quel discours, l’ampleur du phénomène. Elle est aujourd’hui découpée par d’énormes gouffres circulaires, certains suffisamment larges pour avaler plusieurs mètres de bitume. Le paysage, autrefois verdoyant grâce à ses palmeraies, ressemble désormais à un décor lunaire blanchi par le sel.

Plus de 6 000 gouffres sont aujourd’hui recensés tout autour de la mer Morte. Ils menacent directement les commerces, les habitants des zones riveraines, mais aussi l’activité touristique. Côté israélien, celle-ci se concentre désormais presque exclusivement dans le bassin sud, une zone industrielle moins exposée à l’instabilité du sol.

Gidon Bromberg, directeur israélien de l’ONG EcoPeace, résume la situation d’une formule qui frappe par sa justesse : ces gouffres incarnent selon lui « la revanche de la nature » face à des décennies de gestion humaine inadaptée des ressources en eau de la région.

Le plus inquiétant reste sans doute l’horizon temporel évoqué par les scientifiques. Le déclin du lac serait inévitable pour au moins les cent prochaines années, ce qui signifie que les gouffres continueront logiquement de se multiplier et de s’étendre tout au long du siècle qui s’ouvre.

La mer Morte illustre ainsi, de façon presque caricaturale, ce qui peut arriver lorsqu’on modifie durablement le cycle naturel d’un cours d’eau sans anticiper ses répercussions à long terme. Un choix d’ingénierie pris en 1964 continue, plus de soixante ans plus tard, de redessiner littéralement la géographie d’une des régions les plus singulières de notre planète.

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Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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