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Pierre Bertinotti : «Pouvons-nous encore débattre ?»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Face à l’hystérisation du débat public et au déclin de la confiance des citoyens envers les politiques, il faut de toute urgence renouer avec l’écoute et la capacité à penser contre soi-même, estime le grand maître du Grand Orient de France.

Le monde n’est plus seulement inquiet : il est sous tension permanente. Guerre en Ukraine qui s’enlise, embrasement au Proche-Orient, retour des logiques impériales, montée des régimes autoritaires, partout, la démocratie recule ou vacille. En France, le constat n’est pas moins préoccupant. Crise des retraites, colères agricoles, violences urbaines, défiance massive à l’égard des institutions : chaque séquence révèle une même fracture, celle d’un pays qui ne se parle plus, ou seulement pour s’affronter.

Le dernier baromètre annuel du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) sur la confiance politique livre des chiffres significativement bas : 22% de nos compatriotes déclarent avoir confiance dans la politique, 15% dans les partis politiques, 29% dans les médias, 37% dans les syndicats. L’un dans l’autre l’ensemble des corps intermédiaires est touché par une forte défiance. 51% des Français considèrent que le fonctionnement démocratique ne suscite aucune fierté.

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Sur les plateaux télé comme sur les réseaux sociaux, le débat public témoigne de cette crise profonde. L’espace public dont Kant théorisa le concept comme un levier de rationalisation s’est transformé en arène. Les faits y sont contestés, les opinions radicalisées, les adversaires disqualifiés. L’émotion remplace l’argument, l’invective tient lieu de pensée, la polarisation l’emporte sur la recherche des convergences.

Une démocratie qui n’est plus que l’expression chaotique de toutes les anomies ne peut plus débattre ; ne pouvant plus débattre, elle ne peut plus produire les conditions du progrès ; ne pouvant plus permettre le progrès, les forces de réaction s’y engouffrent pour imposer leur agenda. Car derrière les crises politiques, il y a une crise plus profonde : celle de la République et du lien civique qui fait tenir ensemble les sociétaires que nous sommes.

La République est la fondation qui autour de son corpus de principes nous rassemble et permet à la démocratie par la suite de s’exprimer dans ses nécessaires divergences.

Pierre Bertinotti

Quand des élus sont pris à partie dans l’exercice de leur mandat, quand des enseignants sont menacés pour avoir simplement fait leur travail, quand la laïcité est contestée au nom d’identités revendiquées comme supérieures à la loi commune, ce n’est pas seulement l’ordre public qui est en jeu, c’est l’idée même de République. La République est ce qui permet la démocratie : c’est là l’enseignement de notre histoire nationale. Elle est la fondation qui autour de son corpus de principes nous rassemble et permet à la démocratie par la suite de s’exprimer dans ses nécessaires divergences. Mais la crise démocratique que nous traversons est matricée par la fragilisation de notre modèle républicain.

Or aujourd’hui, des factions prospèrent précisément sur la remise en cause de ce modèle : en opposant les Français entre eux, en attisant les peurs, en simplifiant à l’extrême des réalités complexes. La balkanisation de notre société qui suscite la montée aux extrêmes des conflictualités relève d’abord de l’affaiblissement du sentiment républicain, sans lequel la démocratie ne peut opérer de manière apaisée. 

De l’immédiateté à la logique du clash et du buzz, des punchlines, à la stigmatisation des adversaires, de la viralité sans recul à la prolifération des fake news, les marchands de l’anomie ont table ouverte. L’espace public qui n’exclut pas la confrontation mais qui l’organise n’est plus qu’une friche d’où toute argumentation est repoussée au nom des logiques de spectacle sur lesquelles les idéologies régressives poussent leurs pions. Il nous faut à l’heure de la désaffiliation citoyenne retrouver le sens de l’espace public dont à la suite de Kant le philosophe Jürgen Habermas, récemment disparu, a montré combien il était cet « agir communicationnel » indispensable à l’édification de la rationalité et de l’émancipation.

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De ce point de vue, l’expérience maçonnique, parce qu’elle vient de loin, parce qu’elle s’astreint à penser contre soi-même, parce qu’elle est d’écoute et de contre-écoute, parce qu’elle grandit par le doute constitue le contrepoint efficient à l’hystérisation permanente du débat public d’où toute nuance est bannie et d’où toute pondération est dévorée par la polarisation. La méthode maçonnique neutralise les facilités. Elle oblige à suspendre le jugement, à accueillir la parole de l’autre, à accepter que la vérité se construise dans la confrontation et non dans l’affirmation. En d’autres termes, elle dépassionne et elle réapprend le lien qui dans la pluralité des points de vue, leur désaccord aussi, assure le commun autour des valeurs de la République.

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Or, l’accélération médiatique, fruit des développements technologiques, bouscule comme jamais l’espace public. Celui-ci dans son fonctionnement n’a jamais été, certes, la réplique idéale du modèle kantien, repensé par Habermas. Mais au moins, nonobstant les passions humaines, pouvait-il encore amortir ces dernières et dessiner la voie d’un progrès continu de la raison dans un monde nécessairement imparfait. La linéarité progressiste n’était pas encalminée, interrompue, suspendue comme elle parait le devenir dans « le bruit et la fureur » du moment. La « démocratie de l’instant », sans distance, sans attention cognitive, sans filtre, n’est pas une démocratie. Elle est un état brut, un état de nature médiatico-numérique, sans retenue, sans autre rétroaction que celle d’une pulsion ivre d’elle-même.

Sans mémoire, sans futur, l’instant fixe un espace public sans débat, ni profondeur mais toujours plus pulsé par une fuite en avant dans l’incandescence de conflits non-maitrisés. Dans ce contexte, la défiance n’est pas une anomalie : elle est une conséquence mécanique d’un dérèglement généralisé où la dialectique vertueuse République/Démocratie est subvertie toujours plus par une dialectique mortifère de l’instant et de la passion, source de violence et d’arbitraire. C’est précisément là que la longue histoire maçonnique retrouve toute son actualité. Elle rappelle que la démocratie n’est pas seulement un régime, mais une pratique exigeante. Ce n’est pas un hasard si, historiquement, le Grand Orient de France a été associé aux grandes conquêtes républicaines : la laïcité, l’école publique, les libertés fondamentales.

Aujourd’hui encore, les combats sont multiples et il convient d’aller à la racine de nos maux : le champ informationnel afin de lutter contre les processus de désinformation ; le champ politique pour résister aux radicalités qui minent le contrat républicain ; le champ social pour apporter des solutions aux déclassements qui nourrissent les colères et les votes de ressentiments. Ces défis ne se régleront ni par des slogans, ni par des postures. Longtemps frappés par des logiques de soupçon et par des persécutions, les francs-maçons se sont protégés dans la discrétion et la réserve. Ce temps est révolu car le temps nous est compté. Il est compté pour la République et la démocratie.

Dans tout juste un an, une élection dont on mesure qu’elle sera existentielle pour l’avenir de notre modèle décidera de celui ou de celle qui dirigera le pays. Le risque est grand que le débat présidentiel accentue les pathologies dont souffrent notre société. Le risque est encore plus grand que des forces populistes et réactionnaires s’y engouffrent pour conquérir le pouvoir.

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On le comprend : l’heure est à la mobilisation. Les frères et les sœurs du Grand Orient de France ne peuvent rester aux premières loges d’un désastre évitable s’ils sont en mesure de reprendre toute leur visibilité dans un espace public qui n’est pas condamné à sa dégénérescence. Sous la IIIe République, au plus fort de leur influence, cette visibilité allait de soi : elle accompagnait toutes les luttes pour les grandes avancées émancipatrices. C’est cette volonté-là que nous devons retrouver pour remettre la République sur ses pieds et la démocratie dans son chemin d’apaisement. Il appartient à celles et ceux qui refusent la fatalité du chaos démocratique de s’engager. Car une démocratie ne disparaît pas seulement sous les coups de ses adversaires. Elle s’efface aussi quand plus personne ne prend le temps de la faire vivre.

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