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Petit rôle

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Les probabilités de voir un jour un roman qu’on écrit devenir un film sont faibles. Vraiment faibles. On écrit souvent en sachant très bien que les livres vivent leur vie dans le silence, sur une tablette, dans les mains de quelques lecteurs, parfois dans un sac à dos ou sur une table de chevet. Le cinéma, lui, appartient à une autre planète. Il faut des producteurs, des partenaires, des années, des refus, des dossiers qui circulent dans des bureaux où l’on ne mettra jamais les pieds. Ian, le réalisateur, travaille sur ce projet depuis 2019. Des années à écrire, réécrire, rencontrer des gens, envoyer des demandes, attendre des réponses, recommencer. Et le financement est arrivé près de sept ans plus tard. Sept ans, c’est une petite vie. Entre-temps, il y a eu d’autres livres, une pandémie et des guerres. Quand il m’a appelé pour me l’annoncer, j’étais en train de marcher dans mon quartier à Saint-Gérard. Mon téléphone a sonné et j’ai vu son nom. Il m’a dit au téléphone : « Je pense qu’il est temps qu’on fasse ce film. Qu’est-ce que t’en penses ? » Je n’ai même pas réfléchi. J’ai gueulé comme un perdu en plein milieu de la rue. Un cri un peu ridicule, un peu trop fort. J’ai sûrement eu l’air d’un gars qui venait de gagner à la loterie ou d’apprendre qu’il n’était finalement pas malade. Le rêve. Je pense que tous les écrivains rêvent de voir leur œuvre être portée à l’écran, et ceux et celles qui disent le contraire sont des menteurs. Ils ne se sont jamais fait approcher par un producteur ou ils n’ont jamais réussi à obtenir le financement. Parce que quand la possibilité apparaît pour vrai, quand quelqu’un te dit : on va essayer de transformer ce livre en film, c’est difficile de ne pas sentir quelque chose se déplacer à l’intérieur. J’ai déjà goûté à ce sentiment avec ma télésérie L’air d’aller. Voir une histoire sortir de la page, voir des comédiens dire des phrases qu’on a écrites seul dans une cuisine ou dans un salon, c’est une expérience étrange. Les dialogues cessent d’être des lignes noires sur un écran d’ordinateur. Ils deviennent des voix, des corps, des silences entre deux répliques. Soudain, quelque chose qui était entièrement dans ta tête existe dans le monde réel. Voir son histoire et ses dialogues prendre vie en images, c’est une expérience presque indescriptible. Un peu comme si une étoile filante atterrissait dans ton jardin. Ça n’a pas rapport. Ça ne devrait pas être là. Et pourtant, c’est là, devant toi. J’avais du mal à pleinement le réaliser. Parce que c’était de l’inconnu, évidemment. Le cinéma, c’est une machine énorme. Des dizaines de personnes, parfois des centaines, qui travaillent sur la même chose. Mais aussi parce que j’avais peur. Une vraie peur, assez sourde. Beaucoup de gens ont cru en cette histoire. Une partie de cette gang-là a investi dans ce récit, littéralement. Ils ont mis de l’argent, du temps, de la confiance. Et l’autre gang est payée pour concrétiser cette chose un peu abstraite : ces pages, ces scénarios, ces dialogues en images, en décors, en visages. Tout à coup, ce n’est plus seulement un roman. C’est une promesse qu’un groupe entier de personnes tente de transformer en réalité.

Ian m’a proposé de jouer un petit rôle dans le film. Au départ, je n’étais pas sûr, l’idée de me retrouver devant une caméra me rendait un peu nerveux, mais j’ai finalement cédé. On m’a attribué le rôle du chauffeur qui dit deux répliques au personnage principal. Je suis arrivé en plein mois de février, le soir, dans un stationnement d’épicerie éclairé par les projecteurs de tournage, avec la neige qui reflétait la lumière comme en plein jour. Toute l’équipe était super gentille. C’est impressionnant de voir une équipe de tournage à l’œuvre. C’est un peu comme un orchestre symphonique : le réalisateur est le chef avec sa baguette, et chacun a son rôle à jouer pour mener à bien la partition. Il y a des gens pour tout : les lumières, le son, les caméras, les costumes et même des personnes dont la tâche consiste à balayer la neige sur la butte à chaque fin de prise pour effacer les traces de pas, afin que la scène puisse recommencer comme si rien ne s’était passé. On m’a prêté un pick-up, un Tacoma blanc. On m’a mis un casque de poil sur la tête et un walkie-talkie dans la voiture pour savoir quand je devais faire avancer le camion et quand je devais l’arrêter. Mine de rien, j’avais quand même certaines manœuvres à faire : conduire le char, baisser ma fenêtre et dire « ça va-tu ? », puis enchaîner avec « criss de fou », avant de rouler plusieurs mètres pour sortir du cadre. Quelqu’un dans l’équipe était attribué aux véhicules sur le plateau. Il s’appelait Carl, un gars super fin avec une belle moustache. Son rôle dans ce segment, c’était de reprendre la voiture et de la repositionner entre chaque prise. J’ai dit à la production que je pouvais le faire moi-même, mais ils tenaient à ce que ce soit Carl qui s’en occupe. On a recommencé la réplique une douzaine de fois. Carl était caché sur la banquette arrière pendant que je faisais la scène, puis il sortait pour replacer le Tacoma au point de départ. Au bout de la neuvième prise, j’ai eu une envie urgente de pisser. Une vraie urgence. Mais j’étais trop gêné pour arrêter tout le tournage devant une quarantaine de personnes. Ils avaient mis presque deux heures à installer tout le matériel, et il y avait d’autres scènes prévues après celle-là. En cinéma, le temps, c’est de l’argent. Alors j’ai fait un nœud et j’ai continué. Au bout de la onzième prise, par contre, j’en pouvais plus. Après ma réplique, j’ai roulé jusqu’à l’entrée de l’épicerie pour sortir du cadre et j’ai mis la voiture sur park. Pensant que j’allais m’asseoir du côté passager, Carl m’a demandé où j’allais. J’ai répondu : « Je vais pisser, ce sera vraiment pas long ! » Dans le walkie-talkie, j’entendais la régisseuse de plateau répéter : « Jean-Christophe ? Pourquoi tu sors du véhicule ? Jean-Christophe ?? », mais je n’ai pas répondu. Je sentais la catastrophe approcher. J’ai couru dans l’épicerie comme une poule pas de tête, avec mon chapeau de poil et mon costume de chauffeur, en laissant entrer derrière moi une bouffée d’air glacé. Deux clients m’ont regardé passer comme si j’étais un personnage échappé d’un mauvais film. Les toilettes étaient introuvables. J’ai zigzagué entre les allées, les céréales, les chips, les sacs de farine. J’ai demandé à un commis dans l’allée des fruits, mais il m’a dit que les toilettes étaient réservées aux employés. À ce moment-là, je sentais que je jouais ma réputation et peut-être aussi mon pantalon. Je suis quand même passé par les portes coulissantes du backstore, là où je n’avais clairement pas le droit d’aller. Un employé qui empilait d’énormes caisses m’a interpellé pour me dire que je ne pouvais pas être là. Je lui ai lancé, la voix serrée : « On est en plein tournage ! Ce sera vraiment pas long ! » Le gars ne comprenait absolument rien. Il pensait sûrement que j’étais dérangé. Il m’a regardé deux secondes, hésitant entre appeler le gérant ou la police, pendant que moi, je dansais presque sur place, en essayant de garder un minimum de dignité. J’ai fermé la porte et j’ai pissé tellement longtemps que j’avais l’impression de me vider de mes eaux. À l’extérieur, j’entendais des voix. Deux employés parlaient de moi. L’un se demandait qui était ce type bizarre avec son chapeau. L’autre, très calme, a répondu sans hésiter : « Je sais pas. C’est un criss de fou. »

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