Un préfet qui voulait limiter une espèce invasive se retrouve avec son arrêté cassé au motif que sa méthode risquait justement de l’aggraver. C’est la situation ubuesque dans laquelle se trouve la préfecture de l’Indre depuis le 22 janvier 2026 : le tribunal administratif de Limoges a annulé un arrêté du préfet de l’Indre qui visait à endiguer la prolifération de l’écrevisse rouge de Louisiane par la collecte et la commercialisation. Et le comble, c’est que la victoire judiciaire revient en partie à ceux qu’on attendrait plutôt du côté de la lutte contre l’espèce : les pêcheurs eux-mêmes.
Une victoire judiciaire obtenue, entre autres, par la fédération départementale de pêche, ce qui ne manque pas de soulever quelques questions. Car sur le papier, tout le monde poursuit le même objectif : se débarrasser d’un crustacé qui n’a rien à faire dans les mares et les étangs de la Brenne. L’écrevisse rouge de Louisiane est un véritable fléau pour les milieux aquatiques. Présente dans l’Indre depuis 2007, elle modifie en profondeur la végétation des mares, déséquilibre la chaîne alimentaire locale et ne cesse d’étendre son territoire, notamment dans la Brenne. Elle creuse des terriers dans les digues, dévore têtards et alevins, et transporte une maladie mortelle pour les écrevisses locales déjà fragilisées.
À retenir
- Un préfet fait annuler son propre arrêté anti-invasion par les juges
- La solution commerciale cachait un piège écologique insoupçonné
- Deux décennies de lutte intensifiée n’ont toujours pas résolu l’énigme
Sommaire
- Un arrêté pensé pour lutter contre l’invasion, retoqué sur la forme
- Le piège qui pourrait aggraver le problème
- Et maintenant, une gestion sans filet commercial ?
Un arrêté pensé pour lutter contre l’invasion, retoqué sur la forme
C’est dans ce contexte que le préfet de l’époque, Thibault Lanxade, avait pris le 3 mai 2024 un arrêté autorisant la capture de ces crustacés pour les orienter vers la transformation alimentaire ou la destruction pure et simple. L’idée : transformer un fléau en filière, avec à la clé une dizaine de pisciculteurs agréés pour la collecte et le transport, ainsi que deux entreprises pour la transformation et la vente des écrevisses. Sur le papier, l’argument séduit : puisqu’on ne parvient pas à éradiquer la bête, autant la valoriser dans l’assiette.
Mais la Fédération de l’Indre pour la pêche et la protection du milieu aquatique, accompagnée de l’association Indre Nature, a contesté l’arrêté devant le tribunal administratif de Limoges, leur argument principal tenant au risque de dispersion de l’espèce lors des opérations de piégeage et de transport, ainsi qu’à l’absence de consultation publique préalable. Le parcours judiciaire n’a rien eu d’expéditif : un premier référé-suspension a été rejeté le 16 juillet 2024 faute d’urgence caractérisée, avant qu’un examen au fond par trois magistrats aboutisse à l’annulation de l’arrêté pour procédure irrégulière. Sur le fond juridique, la décision tient en une phrase simple mais lourde de conséquences : « ledit arrêté n’a fait l’objet d’aucune consultation », souligne la justice dans sa décision rendue ce 22 janvier 2026. Les juges ont même balayé l’argument de l’urgence brandi par la préfecture, relevant que l’écrevisse prospère dans le département depuis près de vingt ans. Vingt ans de présence, difficile de plaider l’urgence absolue.
Le piège qui pourrait aggraver le problème
Voilà le nœud de l’affaire, et la raison pour laquelle ce dossier dépasse le simple vice de forme administratif. Les associations mettaient en avant le fait que le piégeage par nasse manque de sélectivité et pourrait paradoxalement favoriser le développement de l’espèce ciblée, plaidant plutôt pour des mesures de restauration des milieux naturels. Concrètement, le directeur de la fédération de pêche l’a résumé sans détour : « Dans une assiette on aime bien les grosses écrevisses, les très petites on ne les mange pas, et quand on pêche, dans un soucis de rentabilité financière on ne va capturer que les grosses, et donc ca va encore plus dynamiser la reproduction ». une filière commerciale aurait mécaniquement poussé les pêcheurs à épargner les juvéniles, les seuls capables de repeupler les étangs à la vitesse grand V.
Face à cette critique, la préfecture avait sa propre réponse. La cheffe du service planification à la direction départementale des territoires de l’Indre défendait l’emploi de nasses qui permettent de collecter des individus de tous âges, et même des juvéniles. Un point technique qui n’a pas suffi à convaincre le tribunal, lequel s’est finalement concentré sur un motif plus solide juridiquement : l’absence de dialogue. France Nature Environnement résume l’enjeu de fond dans son communiqué : la lutte contre cette espèce est difficile et complexe, et la plus grande prudence est nécessaire pour éviter de prendre des mesures susceptibles d’aggraver la situation et favoriser à l’inverse son expansion. C’est toute la difficulté de gérer une espèce invasive installée depuis deux décennies : chaque intervention mal calibrée peut se retourner contre son objectif initial.
Et maintenant, une gestion sans filet commercial ?
Sur le terrain, le programme de piégeage historique n’a jamais cessé. Depuis 2009, un programme de lutte est conduit par le Parc naturel régional par piégeage et destruction, mené sur plusieurs centaines d’étangs en collaboration avec des propriétaires, et contribuant à en freiner l’expansion. Ce sont ces nasses, prêtées gratuitement aux pisciculteurs, qui avaient permis de tester d’abord une approche purement écologique avant que l’idée de commercialisation ne s’impose progressivement. Le bilan chiffré donne une idée de l’ampleur du chantier : plus de 500 000 individus capturés et détruits depuis le début du programme, sans que la population recule durablement.
Le jugement de Limoges ne clôt donc rien sur le fond. L’État a été condamné à verser 1 800 euros de frais de justice aux requérants, mais la question de fond demeure entière : l’écrevisse de Louisiane continue de proliférer dans l’Indre, et personne ne semble encore s’accorder sur la bonne manière de s’en débarrasser. Les services de l’État ont désormais annoncé vouloir reprendre le dossier à zéro, en associant cette fois pisciculteurs, associations environnementales et scientifiques régionaux avant toute nouvelle décision. Reste à savoir si un futur arrêté saura concilier rentabilité économique et efficacité écologique, deux logiques qui, sur ce dossier précis, se sont révélées difficiles à faire cohabiter dans la même nasse.
Sources : indrenature.net | chassepassion.net


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