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On pensait que les lignes de Nazca étaient le plus grand mystère tracé au sol en Amérique du Sud : au pied d’un volcan bolivien, des lignes bien plus longues filent droit sur des kilomètres

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Imaginez survoler en avion l’un des paysages les plus arides et les plus silencieux du globe, quelque part sur les hauts plateaux boliviens. Depuis le hublot, rien ne semble perturber l’immensité minérale de l’altiplano, si ce n’est la silhouette imposante d’un volcan endormi. Et pourtant, sous vos pieds, littéralement gravé dans la roche, se cache l’un des plus grands mystères archéologiques d’Amérique du Sud : un entrelacs de lignes si parfaitement rectilignes qu’on les croirait tracées à la règle par une main géante. Ce phénomène, connu sous le nom de lignes de Sajama, reste aujourd’hui encore largement incompris, malgré son ampleur spectaculaire.

À retenir

  • Les lignes de Sajama forment un réseau de 16 000 km sur 22 000 km², soit le plus vaste géoglyphe préhistorique connu, surpassant largement celui de Nazca.
  • Invisibles depuis le sol, ces tracés ont été créés en grattant la roche oxydée sombre pour révéler le sol clair sous-jacent, et convergent souvent vers des centres radiaux comme d’anciens sanctuaires ou tours funéraires.
  • Élaborées entre le septième et le seizième siècle, ces lignes auraient servi de guides de pèlerinage et de routes commerciales, certains tracés étant encore utilisés aujourd’hui comme sentiers ou routes modernes.

Un tracé invisible depuis le sol, une œuvre visible seulement du ciel

Un tracé invisible depuis le sol, une œuvre visible seulement du cielCrédit : © DR

Ce qui rend les lignes de Sajama si fascinantes, c’est d’abord leur nature profondément paradoxale. Baptisées d’après le volcan Sajama, le plus haut sommet de Bolivie, ces marques ont été façonnées en grattant la roche oxydée de teinte sombre qui recouvre l’altiplano, révélant ainsi le sol plus clair situé juste en dessous. Le résultat est un contraste chromatique saisissant, mais qui reste totalement indétectable pour quiconque marche au sol. Ce n’est qu’en prenant de la hauteur, depuis un avion ou un point de vue surélevé, que le motif prend tout son sens et se dévoile dans sa cohérence.

Cette caractéristique a longtemps freiné leur découverte et leur étude. Les lignes mesurent généralement entre 1 et 3 mètres de large, pour des longueurs qui varient de quelques mètres à environ 20 kilomètres. Un détail frappant les distingue également d’autres géoglyphes connus : elles convergent fréquemment vers des points surélevés, surnommés centres radiaux, qui pourraient correspondre à d’anciens sanctuaires, des tours funéraires ou les vestiges de cités disparues. Cette organisation en étoile laisse penser à une planification réfléchie, loin d’un simple hasard géologique.

16 000 kilomètres de lignes : le plus vaste geoglyphe préhistorique jamais recensé

Si les lignes de Nazca, au Pérou, ont largement capté l’attention du grand public depuis des décennies, celles de Sajama les surpassent pourtant par leur étendue. La zone concernée couvre environ 22 000 km², soit près de 15 fois la surface occupée par le site péruvien. Une fois cumulée, la longueur totale de ce réseau atteindrait la somme vertigineuse de 16 000 kilomètres, ce qui en ferait potentiellement la plus grande œuvre d’art préhistorique jamais recensée sur Terre.

Un tel chantier ne s’est évidemment pas construit en un jour, ni même en une seule génération. Les chercheurs estiment que l’élaboration de ce maillage se serait étalée sur plusieurs siècles, voire sur des milliers d’années, impliquant des populations successives qui auraient perpétué et enrichi ce tracé au fil du temps. C’est justement le climat aride de l’altiplano, caractérisé par de très faibles précipitations et une végétation à croissance particulièrement lente, qui a permis à ces marques fragiles de traverser les âges sans s’effacer sous l’effet de l’érosion ou de la repousse végétale.

Des sentiers sacrés aux routes modernes, l’énigme de leur usage millénaire

À quoi pouvaient bien servir ces immenses réseaux, tracés par des civilisations précolombiennes qui n’avaient pourtant aucun moyen de les observer depuis les airs ? Une théorie suggère que ces lignes aient constitué des guides de pèlerinage pour les populations indigènes de la région. Elles auraient ainsi balisé des parcours sacrés, reliant des lieux de culte ou des points stratégiques du territoire, à la manière d’un immense réseau de sentiers rituels et commerciaux.

Ce qui rend cette théorie encore plus troublante, c’est la continuité observée entre le passé et le présent. Certaines routes modernes de la région suivent en effet un tracé qui coïncide étroitement avec celui des lignes anciennes, et plusieurs segments sont, aujourd’hui encore, empruntés comme de simples sentiers par les habitants locaux. Ce lien tangible entre un passé lointain et des usages contemporains illustre à quel point ce patrimoine, loin d’être figé dans les livres d’histoire, continue de structurer discrètement le territoire et les déplacements des populations locales.

Un mystère toujours intact : ce que révèlent (et cachent encore) les lignes de Sajama

L’histoire de la découverte scientifique de ce site est étonnamment récente et lacunaire au regard de son ampleur. La toute première mention écrite en anglais remonte à 1932, sous la plume du professeur argentin Aimé Félix Tschiffely. Quelques années plus tard, dans les années 1930, l’anthropologue Alfred Metraux a documenté ces lignes à travers son travail ethnographique mené auprès des peuples Aymara et Chipaya. Il faudra toutefois attendre 2003 pour qu’une véritable étude scientifique soit conduite, menée par l’université de Pennsylvanie en association avec la Landmarks Foundation, une organisation aujourd’hui disparue.

Depuis cette date, plusieurs recherches approfondies sont venues compléter ces travaux initiaux. Un silence scientifique qui contraste étrangement avec l’ampleur du site et laisse planer de nombreuses zones d’ombre : qui a réellement initié ce projet colossal, sur combien de générations s’est-il précisément échelonné, et quelle part exacte occupaient les considérations sacrées face aux besoins plus pragmatiques de circulation et d’échanges commerciaux ? Autant de questions qui, en ce moment encore, demeurent sans réponse définitive.

Les lignes de Sajama nous rappellent ainsi qu’il existe encore, sur notre planète, des vestiges d’une ampleur considérable qui échappent largement à notre compréhension. Ce réseau tracé patiemment par des civilisations précolombiennes entre le septième et le seizième siècle continue de dessiner, sous le regard des avions et des satellites, une carte silencieuse dont nous n’avons peut-être déchiffré qu’une infime partie. Faudra-t-il attendre de nouvelles technologies d’observation ou une prochaine génération de chercheurs pour percer enfin les secrets de ce gigantesque héritage gravé dans la pierre ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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