Pendant des siècles, l’histoire des Phéniciens semblait simple. Un peuple de marins originaire du Liban actuel fonde des comptoirs commerciaux à travers toute la Méditerranée, de Carthage à Ibiza, de la Sardaigne à Cadix. Ils exportent leur alphabet — ancêtre du grec, du latin, et de tous les nôtres —, leur religion, leur langue sémitique, et leurs techniques de navigation. Les Romains les appelleront les « Puniques » et mèneront trois guerres contre Carthage pour les détruire.
L’hypothèse par défaut, dans les manuels comme dans la recherche, était que les populations de ces colonies descendaient des fondateurs libanais. Que le sang suivait la culture. En avril 2025, une étude publiée dans Nature a montré que c’était faux.
210 génomes, 14 sites, zéro lien attendu
Harald Ringbauer, généticien des populations au Max Planck Institute de Leipzig, a dirigé le séquençage de 210 génomes anciens, dont 196 provenant de 14 sites identifiés comme phéniciens ou puniques — au Liban, en Tunisie, en Sicile, en Sardaigne, à Ibiza et en Espagne. L’objectif : quantifier le lien génétique entre les Phéniciens d’origine (Liban) et les Puniques d’Occident (Carthage et au-delà).
Les individus analysés au Liban — Beyrouth, Sidon, Akhziv — sont génétiquement proches de leurs voisins levantins de l’âge du Bronze. Rien de surprenant : ils sont chez eux. Mais quand l’équipe a examiné les génomes des sites puniques de Méditerranée occidentale, le résultat a été un choc. Quasi aucun ADN levantin. Sur l’ensemble des Puniques analysés hors du Liban, seuls trois individus portaient une ascendance levantine significative — et deux d’entre eux dataient de l’époque romaine, bien après la chute de Carthage.
Un profil génétique gréco-sicilien
L’ascendance dominante chez les Puniques de l’Ouest ne vient pas du Liban. Elle ressemble à celle des populations de l’âge du Bronze en Sicile et dans le monde égéen. Ce profil apparaît dans tous les sites puniques analysés, de Carthage à Ibiza. Un second composant, d’origine nord-africaine, augmente progressivement à mesure que Carthage gagne en puissance après 500 avant notre ère.
L’équipe a même retrouvé une paire de cousins au second degré enterrés à des centaines de kilomètres l’un de l’autre — l’un en Afrique du Nord, l’autre en Sicile. La preuve que les gens circulaient entre les sites puniques, formaient des familles à travers la Méditerranée, et mélangeaient leurs lignées en permanence.
Une civilisation par adoption, pas par colonisation
Comment expliquer qu’un peuple culturellement phénicien — même langue, même alphabet, mêmes dieux cananéens — n’ait aucun lien génétique avec ses fondateurs ? L’hypothèse de l’équipe : les premiers colons phéniciens qui ont fondé les comptoirs en Méditerranée centrale étaient peu nombreux. Au fil des générations, leur ascendance levantine a été diluée puis remplacée par celle des populations locales — Siciliens, Grecs, Nord-Africains — qui ont adopté la culture phénicienne.
Le déclin des cités-mères au Liban, conquises successivement par les Assyriens, les Babyloniens et les Perses, a probablement tari le flux migratoire depuis l’Est. Sans renouvellement démographique, l’ADN levantin a été absorbé. Mais la culture a tenu. La langue, l’alphabet, les rituels funéraires, les divinités — tout a été transmis à des populations génétiquement différentes.
Ringbauer pose la question sans y répondre : la civilisation phénicienne fonctionnait-elle comme une franchise ? Une marque culturelle que n’importe quelle population méditerranéenne pouvait adopter, sans lien de sang avec les fondateurs ? Si c’est le cas, les guerres puniques entre Rome et Carthage n’opposaient pas des « Sémites » à des « Latins », comme les théoriciens du XIXe siècle l’avaient imaginé. C’était, génétiquement, une affaire entre populations méditerranéennes largement apparentées.
Source : Ringbauer, H. et al. (2025). « Punic people were genetically diverse with almost no Levantine ancestors. » Nature, 643, 139-147. Lien : https://www.nature.com/articles/s41586-025-08913-3


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