Une île du Pacifique qui s’efface peu à peu, engloutie par la montée des eaux : le scénario est devenu un cliché du réchauffement climatique, souvent associé au Kiribati. Mais l’histoire de Banaba, l’un des atolls de cet archipel, raconte tout autre chose. Cette île n’a pas coulé. Elle a été chargée, tonne par tonne, dans les cales de cargos, direction l’Australie et la Nouvelle-Zélande, jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un désert de corail éventré.
À retenir
- Une île du Pacifique disparaît… mais pas comme on l’imagine
- 80 ans d’extraction minière ont transformé un atoll en désert de corail
- Ses habitants ont payé sans le savoir le prix de leur propre exil
Sommaire
- Un caillou dans une porte, et le début d’un pillage
- 1945 : l’île déclarée invivable, ses habitants embarqués de force
- Une île rasée jusqu’en 1979, une mémoire toujours vive à Rabi
Un caillou dans une porte, et le début d’un pillage
Tout commence par un hasard de bureau, en 1900. Un employé remarque qu’une pierre utilisée pour caler une porte à Sydney n’est pas du bois pétrifié, comme on le croyait, mais du phosphate d’une pureté exceptionnelle. La roche vient de Banaba, un minuscule atoll surélevé de six kilomètres carrés à peine, perdu au milieu du Pacifique central. En 1900, une pierre calant la porte du bureau de Sydney de la Pacific Islands Phosphate Company s’est révélée être presque entièrement composée de phosphate de haute qualité. Cette découverte a rapidement été retracée jusqu’à l’île ; l’activité minière a commencé peu après et l’opération s’est rapidement développée.
Le phosphate, à l’époque, vaut de l’or. Il permet de fertiliser des terres agricoles épuisées à l’autre bout du monde. Le phosphate était comme de l’or à cette époque. Plus de 20 millions de tonnes de notre terre ont été retirées par l’exploitation minière. Cette manne finit dans les champs britanniques, australiens et néo-zélandais, mais aussi, ironie de l’histoire, au Japon, alors même que l’armée impériale occupera l’île durant la Seconde Guerre mondiale. L’exploitation est confiée à un consortium tricontinental, les British Phosphate Commissioners, qui réunit Londres, Canberra et Wellington. Après la Première Guerre mondiale, l’île a été placée sous l’autorité des British Phosphate Commissioners (BPC), un conseil de représentants australiens, britanniques et néo-zélandais qui géraient également l’extraction du phosphate de Nauru et de l’île Christmas voisines.
Le résultat de huit décennies d’extraction dépasse l’entendement. Les tactiques employées par ce qui est devenu le BPC pour extraire le phosphate de l’île ont entraîné le retrait de 90 % de son sol, aliénant du même coup les Banabans de leurs terres, de leurs moyens de subsistance et de leur culture. Une chercheuse qui a visité l’île des décennies plus tard la décrit sans détour : elle s’attendait à un paradis tropical, elle a trouvé « une vieille ville minière fantomatique, morte et brisée ». Des pinacles de corail dénudés, des bulldozers rouillés abandonnés, des bâtiments éventrés : voilà ce qui reste d’un des atolls les plus riches en phosphate du Pacifique, aux côtés de Nauru, de Makatea en Polynésie française et d’Angaur à Palau.
1945 : l’île déclarée invivable, ses habitants embarqués de force
La guerre change la donne. En 1942, l’armée japonaise envahit Banaba et déporte une partie de la population sur des îles voisines. Quelque 160 hommes furent retenus par les Japonais pour leur procurer nourriture et poisson. Le 20 août 1945, ces hommes furent menés au bord d’une falaise, baïonnettés puis poussés dans le vide. Un seul survécut, Kabunare, qui vécut dans une grotte pendant 104 jours avant l’arrivée des Australiens. Un massacre resté largement méconnu, survenu le jour même de la capitulation japonaise.
Une fois la guerre terminée, les autorités coloniales britanniques et le BPC ne rendent pas l’île à ses habitants. Ils la déclarent tout simplement invivable. En 1945, les autorités coloniales britanniques et la British Phosphate Commission ont relocalisé l’ensemble de la population de l’île de Banaba vers l’île de Rabi, aux Fidji, pour pouvoir continuer à exploiter le phosphate de Banaba. Un plan de réinstallation est monté à la hâte, financé par un tour de passe-passe glaçant : Rabi, île de plein droit appartenant à la Lever’s Pacific Plantations, avait été rachetée par le gouvernement britannique au début de la guerre en utilisant les propres redevances de phosphate des Banabans. Les habitants payaient, sans le savoir, le prix de leur propre exil.
Le 15 décembre 1945, après un périple de plus de 3 200 kilomètres à travers le Pacifique, les rescapés débarquent sur une terre qu’ils n’ont jamais choisie. Le 15 décembre 1945, 703 Banabans épuisés et mal traités, dont 318 enfants, ainsi que 300 Gilbertais, arrivèrent dans leur nouveau foyer. Rabi, dix fois plus grande que Banaba mais montagneuse et sans infrastructure, ne ressemble en rien à l’atoll plat qu’ils ont laissé derrière eux. La communauté banabane arriva à Rabi pour découvrir une île entièrement non développée, dépourvue de services de base ou de logements. Aucun retour en arrière n’est envisagé : dès que la population part, les machines reprennent, plus voraces que jamais.
Une île rasée jusqu’en 1979, une mémoire toujours vive à Rabi
L’extraction se poursuit sans relâche pendant plus de trois décennies encore. Les économies de Banaba et de Nauru ont été presque entièrement dépendantes du phosphate, ce qui a conduit à un désastre environnemental sur ces îles, avec 80 % de leur surface ayant été exploitée en mine à ciel ouvert. L’exploitation minière a cessé à Banaba en 1979. Quatre-vingts ans de forage continu, pour un bilan comptable qui ne profite jamais vraiment aux premiers concernés : la population indigène de Banaba se voyait promettre une part des profits tirés de l’entreprise, calculée sur les tonnages extraits, mais le BPC produisait des chiffres sans commune mesure avec les profits réellement générés par les mines.
Aujourd’hui, la majorité des Banabans et de leurs descendants vivent toujours à Rabi, aux Fidji, où ils ont bâti une existence de subsistance, entre pêche et petites cultures. Chaque année en décembre, la communauté commémore l’arrivée forcée de ses aînés, à travers chants, danses et récits transmis de génération en génération. Quelques familles sont retournées vivre sur l’atoll d’origine, aujourd’hui rattaché à la République de Kiribati, mais l’île elle-même reste marquée à jamais par ce qu’une chercheuse d’origine banabane, Katerina Teaiwa, a consacré toute une œuvre à documenter, entre danse, exposition muséale et ouvrage universitaire, pour que cette histoire ne sombre pas, elle aussi, dans l’oubli.
Ce que l’histoire de Banaba rappelle, c’est qu’une île du Pacifique peut disparaître sans qu’une seule vague ne s’y ajoute. Il suffit d’un consortium minier, de quelques décennies de patience, et de cargos qui repartent, chargés à ras bord, vers des terres agricoles à des milliers de kilomètres de là.
Sources : researchgate.net | tandfonline.com


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