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On pensait qu’un barrage ne retenait que de l’eau : ce que celui de Sanmenxia a piégé dès 1960 a fini par remonter jusqu’à Xi’an

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Neuf cent millions de tonnes de limon par an. C’est ce que charrie en temps normal le fleuve Jaune, la rivière la plus chargée en sédiments au monde. Quand les ingénieurs chinois ont fermé les vannes du barrage de Sanmenxia en 1960, personne n’imaginait que cette boue allait remonter le cours de la rivière Wei sur des dizaines de kilomètres, jusqu’à menacer directement Xi’an, l’ancienne capitale impériale.

La retenue de Sanmenxia a commencé à se remplir d’eau en 1960 et a d’abord piégé plus de 90 % des sédiments entrants dans les deux premières années suivant la fermeture du barrage. Un chiffre vertigineux : quasiment tout le limon que le fleuve transportait depuis le plateau de lœss, ce sol jaune friable qui donne son nom et sa couleur au fleuve, s’est retrouvé bloqué net derrière l’ouvrage. Entre fin 1960 et mi-1962, environ 1,5 milliard de tonnes de limon se sont déversées dans le réservoir, un volume bien supérieur à toutes les estimations, et dès 1964, un tiers de la capacité du barrage avait disparu, tombant de 9,8 à 5,74 milliards de mètres cubes.

À retenir

  • 1,5 milliard de tonnes de limon piégées en deux ans au lieu des estimations prévues
  • Le lit du fleuve a remonté de 4,6 mètres, créant une « rivière perchée » au-dessus des terres
  • Quarante ans de travaux correctifs pour tenter de rattraper une erreur de conception initiale

Sommaire

  1. Quand le limon remonte le courant
  2. Xi’an sous la menace, des paysans déplacés
  3. Des rustines coûteuses plutôt qu’une vraie solution

Quand le limon remonte le courant

Le problème, c’est que ce sédiment ne reste pas sagement immobile au fond du lac. La capacité du réservoir a diminué rapidement à cause d’une sédimentation sévère et inattendue, provoquant de sérieux effets de remous qui se sont étendus sur le fleuve Jaune lui-même. De plus, en amont le long de la basse rivière Wei, son principal affluent. Concrètement : le fond du lac s’est tellement exhaussé que l’eau et la boue ont commencé à refluer vers l’amont, comme un bouchon qui remonte un tuyau. La Wei, qui se jette dans le fleuve Jaune juste en amont du barrage, a payé le prix fort de cette configuration.

Le limon a bouché l’embouchure de la Wei, l’eau a alors reflué et submergé des terres agricoles précieuses, l’inondation s’est infiltrée jusque dans les nappes phréatiques, et les agriculteurs ont perdu à la fois leur capacité à cultiver et leur eau potable. Une rivière qui coulait sagement sous le niveau des terres environnantes s’est transformée en menace suspendue au-dessus des habitants.

Le phénomène a un nom technique, l’aggradation, mais ses effets se lisent en mètres bien réels. En juin 1991, le lit du fleuve au col de Tongguan avait remonté de 4,6 mètres, si bien que la rivière Wei se retrouvait désormais plus haute que les terres environnantes, retenue uniquement par des digues en terre. Xi’an et sa région vivaient sous le niveau d’une rivière perchée, un peu comme certains quartiers néerlandais sous le niveau de la mer, sauf qu’ici la digue retenait de la boue autant que de l’eau.

Xi’an sous la menace, des paysans déplacés

Les conséquences ne sont pas restées théoriques. Dès les premières années, les zones du fleuve Jaune et de la rivière Wei en amont de Tongguan se sont fortement envasées, inondant les terres agricoles des deux côtés du fleuve et obligeant certains comtés à déménager, tandis que la Wei, autrefois rivière encaissée, devenait une « rivière hors sol » dont l’estuaire s’élevait de 4 mètres, menaçant directement Xi’an. La nappe phréatique de la plaine, elle aussi, a grimpé, entraînant une salinisation des sols qui a fini par ruiner des exploitations entières.

Six ans après la mise en service, en 1966, 3,4 milliards de mètres cubes de limon s’étaient accumulés, soit 44,4 % de la capacité du barrage, qui est officiellement devenu un « réservoir mort ». Un comble pour un ouvrage conçu comme la vitrine technique du jeune régime : c’était le premier grand projet d’aménagement hydraulique du fleuve Jaune, considéré comme une réussite majeure de la jeune République populaire, au point que son image a été imprimée sur les billets de banque du pays.

La crise de la Wei a atteint son paroxysme bien après la construction du barrage, preuve que le problème n’a jamais vraiment été résolu. Entre le 27 août et octobre 2003, la plus grave inondation depuis plus de cinquante ans a frappé la rivière Wei, provoquant plusieurs brèches dans les digues, de nombreux décès, touchant 5,15 millions de personnes et causant des pertes économiques directes de 2,3 milliards de yuans. Plus de quarante ans après la mise en eau du barrage, la facture continuait donc de s’alourdir, loin en amont de l’ouvrage lui-même.

Des rustines coûteuses plutôt qu’une vraie solution

Face à l’ampleur du désastre, les autorités ont dû revoir toute la conception du barrage, à peine quelques années après son inauguration. Dès 1962, les ingénieurs ont commencé à creuser des tunnels dans le corps du barrage pour évacuer le limon par chasse d’eau, mais malgré ces efforts, Xi’an a subi une nouvelle inondation à l’été 1969, et l’ouvrage, initialement conçu pour produire 120 MW, est devenu une simple centrale au fil de l’eau ne générant plus que 25 MW. Un barrage pensé pour dompter le fleuve s’est retrouvé rétrogradé au rang de simple passoire à courant.

Deux tunnels ont été percés sur la rive gauche avec conversion de quatre conduites forcées en tuyaux de chasse, mis en service entre 1966 et 1968, puis huit vannes de fond ont été ajoutées entre 1970 et 1971 (l’équilibre sédimentaire étant atteint cette année-là), avant que deux vannes supplémentaires n’entrent en fonction en 1990, puis une autre en 1999 et la dernière en 2000. Il aura donc fallu quarante ans de travaux correctifs, quasiment autant que l’âge du barrage lui-même, pour tenter de rattraper une erreur de conception initiale.

Certains ingénieurs n’ont d’ailleurs jamais mâché leurs mots sur ce chantier. L’ingénieur chinois Zhang Guangdou a qualifié le projet d’« erreur » en 2004, rappelant que l’hydrologue Huang Wanli avait été envoyé aux travaux forcés pour s’être opposé au projet. Une critique tardive, mais qui en dit long sur le climat politique de l’époque de la construction.

Le cas Sanmenxia est aujourd’hui étudié dans le monde entier comme l’exemple typique du piège sédimentaire, ce moment où un ouvrage censé maîtriser un fleuve se retourne contre son environnement. La Chine a fini par construire un peu plus en aval le barrage de Xiaolangdi, mis en service en 1999 et doté de seize tunnels de chasse conçus spécifiquement pour évacuer le limon plutôt que de le stocker. Un aveu, en creux, que la première leçon de Sanmenxia n’avait pas suffi.

Sources : amnistiegenerale.wordpress.com | visiontimes.fr | french.peopledaily.com.cn

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