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On pensait moderniser la paie des militaires avec ce logiciel : des familles de soldats se sont retrouvées sans un centime pendant des mois

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Un sous-officier découvre un jour, sur sa déclaration fiscale, qu’il a officiellement perçu 350 000 euros dans l’année. Un couple de militaires déployé au Mali se retrouve en interdiction bancaire faute de salaire versé sur leur compte. Ces situations ne sont pas des anecdotes isolées : elles ont été le quotidien de dizaines de milliers de soldats français entre 2011 et 2013, victimes d’un logiciel de paie censé simplifier leur vie et qui a fini par la transformer en cauchemar administratif. Le nom de ce logiciel ? Louvois. Et son histoire est celle d’un des plus grands fiascos informatiques de l’État français.

À retenir

  • Un sous-officier découvre 350 000 euros fictifs sur sa déclaration fiscale
  • Des militaires déployés au Mali se retrouvent en interdiction bancaire sans salaire
  • La Cour des comptes estime à 465 millions d’euros les seules erreurs de 2012

Sommaire

  1. Un projet censé moderniser la solde, devenu source de misère
  2. Des erreurs de calcul chiffrées en centaines de millions
  3. Dix ans pour abandonner, vingt-cinq ans pour tourner vraiment la page

Un projet censé moderniser la solde, devenu source de misère

Baptisé en hommage à François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, ministre de la Guerre de Louis XIV qui avait justement institué le paiement direct de la solde à chaque militaire, le logiciel portait un nom chargé de symbole. L’ironie n’a pas tardé à se retourner contre lui. Le projet, lancé dans les années 1990, a connu plusieurs vies avant d’être généralisé : avec 10 ans de décalage, Louvois est progressivement déployé à partir de 2011, d’abord au Service de santé des armées, puis l’armée de Terre et les autres services interarmées basculent en octobre 2011, la Marine nationale en mars 2012.

Dès la généralisation à l’armée de Terre, les bugs explosent à une échelle industrielle. Le lancement a été émaillé de nombreux problèmes : moins-perçus, trop-perçus, militaires non payés automatiquement. Des soldats de tous grades ont eu des retards de paiement et ont même dû contracter des crédits à la consommation pour faire vivre leurs familles ou payer les frais liés à leurs affectations. Un rapport parlementaire de l’époque, rédigé par les députés Geneviève Gosselin-Fleury et Damien Meslot, est resté dans les mémoires pour sa formule crue : des familles de militaires s’étaient retrouvées avec 500 euros par mois pour vivre, parfois 126 euros ou même 90 euros. Pour un pays qui envoie ses soldats en opération extérieure, la promesse d’une solde régulière n’est pas un détail. C’est un contrat moral.

Des erreurs de calcul chiffrées en centaines de millions

L’ampleur du désastre financier donne le vertige. La Cour des comptes estime à 465 millions d’euros les erreurs de calculs de Louvois pour la seule année 2012. Dans le détail, en un an, plus de 60 000 militaires auraient reçu un trop-perçu, pour un montant total de 106 millions d’euros. Des sommes touchées par erreur, que l’administration a ensuite tenté de récupérer, parfois des mois plus tard et sans justification claire du calcul initial.

Le problème, c’est que ces trop-perçus n’ont jamais tous été recouvrés. Depuis le début de la crise Louvois, les indus s’élevaient au 31 juillet 2018 à 573 millions d’euros, dont environ 70 % ont été recouvrés et 13 % en cours de recouvrement, mais les 17 % restants sont passés purement et simplement par pertes et profits. Autrement écrit : l’État a dû abandonner l’idée de réclamer des dizaines de millions d’euros à ses propres soldats, faute de pouvoir prouver l’origine exacte des erreurs. Un comble pour une administration.

Le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, qui hérite du dossier, ne mâche pas ses mots en 2013. Devant les députés, il reconnaît avoir décidé de donner aux chefs de corps les moyens financiers de remédier aux délires de Louvois entraînant des insuffisances de soldes, un dispositif épouvantable. Cette rustine budgétaire coûtera à elle seule 150 millions d’euros en 2014 et probablement autant en 2015. Une décennie plus tard, la facture globale, entre le coût direct du projet et celui de ses dysfonctionnements, atteint 470 millions d’euros, selon Le Figaro, sans même compter le remplacement du logiciel.

Dix ans pour abandonner, vingt-cinq ans pour tourner vraiment la page

Fin novembre 2013, Le Drian annonce enfin l’abandon officiel du système, qualifié de « désastre », de « vraie catastrophe », « indigne d’un pays comme le nôtre ». Mais décider d’abandonner un logiciel et le remplacer réellement, ce sont deux choses bien différentes. Il faudra attendre janvier 2016 pour qu’un successeur, baptisé Source Solde, soit annoncé, avec un déploiement qui devait initialement courir de 2016 à 2019.

Les retards s’accumulent encore. La transition s’étale finalement de novembre 2019 à janvier 2021, date à laquelle l’ensemble des 250 000 militaires sont enfin payés par Source Solde, avec deux ans de retard sur le calendrier. La ministre des Armées de l’époque, Florence Parly, tire alors un trait officiel sur le dossier lors d’une visite au Commissariat général des armées : « Louvois, c’est terminé », déclare-t-elle, tirant officiellement un trait sur l’échec du « LOgiciel Unique à VOcation Interarmées de la Solde ». Elle reconnaît au passage la complexité structurelle du système : tout logiciel de paie des militaires doit prendre en compte pas moins de 180 primes et indemnités différentes, ce qui n’était pas fait pour faciliter la tâche de Louvois.

Vingt-cinq ans se sont écoulés entre le lancement du tout premier projet dans les années 1990 et l’entrée en service d’un système enfin jugé fiable. Ce fiasco n’est d’ailleurs pas un cas isolé dans l’histoire des grands chantiers numériques publics : après l’abandon de Louvois, c’est le projet ONP, l’Opérateur national de paye censé unifier la paie de 2,4 millions d’agents de l’État, qui a lui aussi été enterré, pour une facture entre 235 et 290 millions d’euros. Et la France n’est pas la seule à avoir buté sur ce type de projet : aux États-Unis, un système de paie et RH lancé en 2001 pour l’ensemble des corps d’armée sur la technologie PeopleSoft d’Oracle a fini par coûter la somme astronomique d’un milliard de dollars avant d’être abandonné en 2010, le Pentagone décidant de retourner à son ancien logiciel fait maison, vieux d’une quarantaine d’années. Comme quoi, parfois, la vieille disquette a du bon.

Sources : acteurspublics.fr | opex360.com

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