Quarante hectares de terre andalouse, ceinturés de grillages rouillés depuis six décennies : c’est ce qui reste, aujourd’hui encore, du pire accident nucléaire jamais survenu sur le sol européen. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle Palomares aurait été entièrement décontaminé dès 1966, une partie du territoire du petit village d’Almería demeure interdite d’accès, sous la surveillance du CIEMAT, l’organisme public espagnol chargé de la recherche énergétique et environnementale.
À retenir
- Une promesse de nettoyage en 1966 qui cache une réalité bien différente
- Comment des fosses secrètes ont révélé la vérité quarante ans plus tard
- Pourquoi un accord signé en 2015 n’a jamais été appliqué
Sommaire
- Neuf kilos de plutonium dispersés en quelques secondes
- Des fosses secrètes découvertes quarante ans plus tard
- Un accord de 2015 resté lettre morte
- La patience des habitants a des limites
Neuf kilos de plutonium dispersés en quelques secondes
Le 17 janvier 1966, un bombardier B-52 américain percute en plein vol un ravitailleur KC-135 au-dessus de la Sierra Almagrera. Les bombes ont été larguées le 17 janvier 1966, lorsqu’un bombardier B-52 et un avion ravitailleur sont entrés en collision durant une opération de ravitaillement en vol de routine, tuant sept des onze membres d’équipage. Aucun des quatre engins thermonucléaires n’explose sous forme nucléaire, mais les détonateurs remplis de plutonium de deux d’entre eux se sont déclenchés, dispersant environ 3 kilogrammes de plutonium 239 hautement radioactif sur le paysage autour de la ville. D’autres estimations parlent de neuf kilos d’isotopes répandus en aérosols. Palomares, village agricole et pauvre de un peu plus de 700 habitants, en restera marqué à jamais, avec une dispersion sur une zone d’environ 226 hectares mêlant végétation sauvage, terres cultivées et zones urbaines.
L’armée américaine agit vite pour limiter les dégâts visibles. Le Département de la Défense américain a remédié le site en quelques semaines après l’accident, la terre contaminée étant placée dans des fûts et expédiée vers le site de Savannah River du DOE, où elle a d’abord été enfouie. Pour rassurer les touristes et sauver la saison estivale, le gouvernement franquiste organise même une opération de communication restée célèbre : l’ambassadeur américain Angier Biddle Duke invite plusieurs ministres espagnols, dont Manuel Fraga, à se baigner en mer devant les caméras du monde entier, pour prouver l’absence de danger radioactif. Le message officiel est clair, tout est propre. La réalité, elle, est tout autre.
Des fosses secrètes découvertes quarante ans plus tard
Pendant des décennies, la version officielle tient bon. Puis les langues se délient et les fouilles révèlent une tout autre histoire. Alors que les gouvernements américain et espagnol avaient officiellement déclaré le chantier de nettoyage terminé, il est devenu clair par la suite que ce n’était pas le cas, des chercheurs, journalistes et militants persévérants ayant découvert deux tranchées de débris radioactifs enterrées, révélant qu’environ 40 hectares de terrain restaient contaminés au plutonium. Ce n’est qu’en 2006 que les premières mesures sérieuses de radioprotection sont prises. Il faut attendre 2006 pour que soient adoptées les premières mesures de radioprotection, avec le clôturage de 40 hectares.
Ces zones grillagées, baptisées zones 2, 3, 6 et 2-bis dans le jargon administratif, ne sont pas de simples parcelles vides. Malgré la reconnaissance officielle du problème, la terre reste confinée derrière des clôtures rouillées délimitant les zones d’exclusion, soit environ 40 hectares répartis sur plusieurs secteurs. Et le danger n’y est pas figé dans le temps : pendant que la diplomatie s’enlise, la réalité physique du problème s’aggrave, l’américium, produit de la désintégration du plutonium, gagnant en présence au fil des années et maintenant vif le risque radiologique. Un chiffre donne le vertige : selon des relevés du CIEMAT, la concentration résiduelle de radionucléides dans la zone 6, qui recouvre une partie de la Sierra Almagrera, a bondi de 400 % par rapport aux zones 2 et 3.
Un accord de 2015 resté lettre morte
Almería n’a pourtant pas manqué de promesses diplomatiques. En octobre 2015, Madrid et Washington signent en grande pompe une déclaration d’intention. Sous cet accord signé par le ministre José Manuel García-Margallo et le secrétaire d’État John Kerry, les deux pays s’engagent à négocier un accord contraignant pour poursuivre la restauration et l’évacuation du site de Palomares vers un lieu approprié aux États-Unis. Le problème, c’est que ce texte n’a jamais eu de valeur juridique contraignante. Le problème de fond reste le même qu’en 2015 : les accords n’ont aucune force juridique obligatoire, et ce pacte, qui parlait de « réparer une erreur », est resté lettre morte après l’arrivée de Donald Trump au pouvoir.
Washington ne nie pourtant pas sa responsabilité. Un rapport du Government Accountability Office américain, daté de février 2024, reconnaissait explicitement que l’aide nord-américaine est « vitale » pour résoudre le problème. Mais reconnaître un problème et le résoudre sont deux choses différentes. Le document reconnaissait que l’État espagnol ne dispose pas des installations nécessaires pour stocker définitivement les déchets transuraniens à très longue durée de vie, plutonium-239 et américium-241, la seule issue viable étant leur transfert vers le désert du Nevada. Résultat : dix ans après la signature, pas un gramme de terre n’a bougé. Ce qui en 1966 avait été refermé en trompe-l’œil arrive en 2026 comme une plaie ouverte de la Guerre froide, un labyrinthe de « diplomatie radioactive » qui n’a réussi à déplacer aucun des 50 000 mètres cubes de terre contaminée qui demeurent en Espagne.
La patience des habitants a des limites
Face à l’inertie diplomatique, les riverains et les associations écologistes ont fini par saisir la justice. L’Audiencia Nacional a admis en janvier 2025 le recours contentieux-administratif d’Ecologistas en Acción contre le ministère pour la Transition écologique. L’avocat de l’association ne mâche pas ses mots sur la manière dont les habitants ont été traités pendant des décennies : les administrations « ont trompé la population en disant que tout était propre pour qu’elle reprenne des activités agricoles, respire le plutonium, puis analyse au CIEMAT comment évoluait sa santé », dénonce José Ignacio Domínguez. L’association réclame désormais qu’à défaut d’accord avec Washington, le gouvernement espagnol fixe un délai unilatéral pour décontaminer la zone et stocke temporairement les résidus dans un lieu sûr.
Sur le terrain, l’exaspération se mêle à une certaine lassitude. La maire pédanée du village résume la situation avec un mélange de fatalisme et de fermeté : « ce n’est pas un village contaminé, ce sont seulement quelques parcelles », insiste-t-elle, ajoutant que le seul souhait reste que « soit faite la décontamination des terrains clôturés, comme nous le demandons depuis 60 ans ». L’ancien maire, lui, va plus loin en alertant sur l’urgence de la situation : il prévient qu’il viendra un moment où le grillage ne suffira plus à contenir le risque, car l’américium se dégrade et émet un autre type de radiation susceptible de sortir vers l’extérieur.
Le dossier a pris une tournure presque absurde ces derniers mois. Fin 2025, l’approbation environnementale pour construire 1 600 logements dans le secteur PA-4, mitoyen des zones contaminées, a réactivé les alertes sur le risque de remobiliser des particules radioactives lors des travaux de terrassement. Un projet immobilier qui avance à quelques mètres d’un site classé zone d’exclusion nucléaire, pendant que les tribunaux tranchent encore sur le sort du chantier de décontamination lui-même : en juillet 2026, une avocate d’Ecologistas en Acción étudiait un recours pour bloquer des travaux de canalisation d’irrigation lancés par le CIEMAT à l’intérieur même d’une des zones grillagées, jugés incompatibles avec l’interdiction d’activité sur ces terrains. Soixante ans après le largage des quatre bombes, Palomares n’est toujours pas parvenu à tourner la page d’un accident que la diplomatie internationale semble, elle, avoir déjà classé.
Sources : fr.wikipedia.org | actualidadalmanzora.es


4 day_ago
86



























.jpg)






French (CA)