Le 29 août 1893, un inventeur de Chicago, Whitcomb Judson, obtient le brevet américain 504 038. Son titre : « Clasp locker or unlocker for shoes », soit un verrou pour ouvrir et fermer des chaussures. La fermeture éclair du blouson qu’on ressort ce mois-ci est donc née dans une botte, pas dans un vêtement.
Son nom, lui, vient d’une paire de bottes en caoutchouc.
Entre ces deux points, il y a une exposition universelle sans succès, un inventeur mort avant la réussite, un ingénieur qui reprend tout et une armée. Le trajet prend plus de 40 ans avant d’atteindre les vestes, les pantalons et les blousons.
À retenir
- Whitcomb Judson brevète en 1893 un système pour fermer les chaussures sans lacets, pas des vêtements.
- L’invention échoue à l’Exposition universelle de 1893 et Judson meurt en 1909 sans voir son succès.
- Gideon Sundback repense le système avec des dents identiques en 1914, l’armée américaine l’adopte pendant la Première Guerre mondiale.
- Le nom « zipper » naît en 1923 sur des bottes en caoutchouc de la marque B.F. Goodrich.
Sommaire
Une botte, des lacets et un accueil tiède
Judson, de Chicago, ne vise pas la garde-robe. Il s’attaque à une corvée très concrète : lacer des chaussures. Son brevet, accordé le 29 août 1893, propose de remplacer ce laçage par un seul mouvement continu. Le titre du document ne laisse aucun doute, le dispositif concerne la chaussure.
L’homme n’a rien d’un bottier. Il a lancé la Judson Pneumatic Street Railway Co., et Washington a testé un mile de son rail pneumatique en 1890, avant que les trains électriques ne l’emportent.
Dans les années 1890, on boutonne ou on crochète les bottines hautes, quand on ne les lace pas. Chaque jour, le même rituel. Les lacets, eux, ont d’ailleurs survécu à tout : ils tiennent encore sur la plupart des baskets.
Judson présente l’invention à l’Exposition universelle de 1893, sans succès.
Un brevet de 1893 ne prouve d’ailleurs pas qu’un objet fonctionne. À l’époque, l’office américain n’exigeait pas de modèle opérationnel, seulement une idée nouvelle, rappelle le bulletin du centre de recherche SATRA. Judson avait déposé sa première demande dès novembre 1891.
Des historiens décrivent un système de crochets et d’œillets guidé par un curseur, compliqué à fabriquer en série et capable de s’ouvrir sans prévenir, ce qui pourrait expliquer la froideur du public. Le marché disposait déjà de lacets, de boutons et de crochets pour fermer les bottines.
Judson meurt en 1909, selon le Lemelson-MIT, le programme du MIT consacré aux inventeurs. Son brevet avait alors 16 ans, et la fermeture n’avait pas trouvé son public. Il n’aura donc jamais vu son idée sur un manteau, un pantalon ou une robe.
Sundback refait l’objet, l’armée l’adopte
Quatre ans après la mort de Judson, en 1913, l’ingénieur Gideon Sundback reprend l’idée et refait l’objet. Son brevet américain 1 219 881 est déposé le 27 août 1914, à deux jours près 21 ans après la délivrance de celui de Judson. Sa particularité : des dents identiques et interchangeables. Des pièces toutes semblables se prêtent mieux à la production en série qu’un assemblage sur mesure, c’est du moins la logique qu’on devine derrière ce choix.
Sundback, ingénieur américain d’origine suédoise, fonde la Hookless Fastener Company et part démarcher les militaires, raconte l’émission « Engines of Our Ingenuity » de l’université de Houston. Son modèle ressemble déjà beaucoup à celui d’aujourd’hui, avec 2 rangées de dents posées sur des rubans de tissu opposés. Le curseur de Judson, lui, courait sur une rangée de crochets de bottines.
L’armée américaine l’adopte pendant la Première Guerre mondiale.
Le brevet n’est accordé que le 20 mars 1917, plus de 2 ans et demi après le dépôt et quelques semaines avant l’entrée en guerre des États-Unis, en avril 1917. La mode, elle, ne s’y met qu’au milieu des années 1930.
24 ans et plus de 715 000 numéros de brevet séparent les deux textes.
Cette chronologie ruine l’idée d’une fermeture pensée pour la mode. Elle a d’abord servi à chausser, puis à équiper une armée, avant d’habiller. Le blouson n’est qu’un débouché tardif.
Le geste est si banal qu’on l’oublie : un curseur monte, les dents des deux rangées s’engrènent une à une. C’est la logique des dents identiques de Sundback, bien loin de l’alignement de crochets de 1893.
Zipper, un nom né sur des bottes en caoutchouc
Reste à lui trouver un nom. En 1923, B.F. Goodrich lance « zipper » sur ses bottes en caoutchouc, 30 ans après le brevet de Judson.
On devine la logique commerciale : une botte en caoutchouc, qu’on enfile souvent à la hâte, gagne à se fermer d’un geste. Le mot colle au mouvement du curseur. C’est lui que l’anglais emploie encore aujourd’hui pour désigner la fermeture à glissière. Le « zip » du langage courant n’en est que le raccourci.
Le vêtement arrive en dernier. La mode adopte la fermeture au milieu des années 1930, environ un quart de siècle après la mort de Judson. Plus de 40 ans se sont écoulés depuis son brevet de 1893.
Transposé à aujourd’hui, ce délai donnerait un objet breveté en 1986 et devenu courant seulement cette année. Pour la fermeture éclair, il a fallu entre-temps un ingénieur, une armée et un fabricant de bottes.
Ce que le blouson d’octobre doit à 1893
Le blouson qu’on ressort cet automne porte donc deux dates. 1893, une idée pour fermer des bottes, vieille de 133 ans. 1914, le dépôt du brevet de Sundback, il y a 112 ans, accordé le 20 mars 1917, il y a 109 ans.
La paternité de l’objet reste discutée. Un brevet suisse de 1911, déposé par Catharina Kuhn-Moos et Henri Forster, est parfois cité comme un autre jalon. Judson demeure, lui, l’auteur d’une description très ancienne du principe : fermer toute une série d’attaches d’un seul mouvement. Sundback, de son côté, signe la version dont les dents identiques ressemblent à celles de nos vestes.
Les brevets américains 504 038 (Judson, 1893) et 1 219 881 (Sundback, 1917) sont consultables en ligne sur Google Patents, schémas d’origine compris. Il suffit de saisir US504038A puis US1219881A dans le moteur pour afficher les deux documents.
Sources : foxbangor.com | foxnews.com


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