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On pensait l’œil humain condamné au flou sous l’eau : entre la Birmanie et la Thaïlande, des enfants nomades y voient deux fois plus net que les nôtres

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À retenir

  • Des enfants moken distinguent des détails 2 fois plus fins que des enfants européens sous l’eau.
  • Ils contractent leur pupille jusqu’à 1,96 mm, contre 2,50 mm chez les Européens.
  • Leur cristallin atteint 15-16 dioptries, une réaction absente chez les enfants européens testés.
  • Des enfants européens entraînés à plonger acquièrent la même capacité.

Sommaire

  1. 6,06 contre 2,95 : un écart qui dépasse le double
  2. Pourquoi l’œil humain est censé abandonner sous l’eau
  3. Deux manœuvres : la pupille, puis le cristallin
  4. Un talent qui s’apprend

6,06 contre 2,95 : un écart qui dépasse le double

6,06 cycles par degré : c’est l’acuité sous-marine mesurée chez des enfants moken, contre 2,95 chez des enfants européens. Le rapport dépasse 2. Dans l’eau, les premiers distinguent des détails deux fois plus fins que les seconds, à âge comparable.

L’étude est parue dans Current Biology le 13 mai 2003.

Les Moken sont un peuple à la culture nomade et maritime, établi autour de l’archipel de Mergui, côté birman, et des îles Surin, côté thaïlandais. Leurs enfants vivent de la mer et y collectent leur nourriture. Anna Gislén, chercheuse en vision à l’université de Lund, en Suède, a mené ce travail avec Marie Dacke, Ronald Kröger et leurs collègues. Elle est allée sur place, aux Surin, pour comparer la vue de ces enfants à celle d’enfants européens.

Le « cycle par degré » mesure la finesse des rayures que l’œil parvient encore à séparer. Plus le chiffre monte, plus le motif discerné est serré. À 6,06, l’enfant moken sépare des rayures que l’enfant européen voit se fondre en un aplat gris.

Pourquoi l’œil humain est censé abandonner sous l’eau

À l’air libre, la cornée assure les deux tiers du pouvoir de réfraction de l’œil, et cet atout disparaît quand l’air cède la place à l’eau. C’est le flou que chacun connaît en ouvrant les yeux dans la mer ou en piscine. Les masques de plongée répondent à ce problème : ils recréent une lame d’air devant l’œil.

Le cristallin pourrait compenser en se bombant. Mais l’œil n’essaie même pas : l’image sous l’eau est trop floue pour déclencher le réflexe d’accommodation. Anna Gislén l’a expliqué à la BBC, en ajoutant que les phoques et les dauphins possèdent une adaptation similaire.

Les enfants moken, eux, font l’inverse.

Deux manœuvres : la pupille, puis le cristallin

La première manœuvre concerne la pupille. Les enfants moken la contractent au maximum, jusqu’à 1,96 mm, contre 2,50 mm chez les enfants européens. Le diamètre diminue d’environ 22 %, la surface d’ouverture d’environ 38 %. C’est le principe du diaphragme d’un appareil photo : en le fermant, on gagne en profondeur de champ, donc en netteté sur une image mal focalisée.

La seconde manœuvre est l’accommodation, c’est-à-dire la déformation du cristallin pour faire la mise au point. Les enfants moken l’amènent à 15-16 dioptries, la limite connue des performances humaines. Cette réaction extrême, routinière chez eux, est totalement absente chez les enfants européens testés.

Une analyse théorique publiée ensuite par Gislén et Gislén, en 2004, a confirmé que ces deux ajustements suffisent à expliquer l’écart. Les auteurs de l’étude de 2003 jugeaient très probable que les Moken en tirent un grand bénéfice, puisqu’ils dépendent entièrement de la mer.

Un talent qui s’apprend

Reste la question qui vient aussitôt : don de naissance ou habitude acquise ? Les chercheurs ont ensuite montré que cela s’apprend : des enfants européens, entraînés à plonger les yeux ouverts et sans lunettes, ont acquis cette capacité. Les détails de ce travail de suivi (nombre de séances, mesures précises) ne sont pas repris ici.

Pas de super-pouvoir, donc.

Gislén le dit elle-même : les enfants européens ont été entraînés à égaler les Moken, et l’entraînement semble faire l’affaire. Elle reconnaît toutefois qu’il est difficile de démêler ce qui relève des gènes ou de l’environnement. Elle a aussi rapporté que, chez les enfants entraînés, la vision s’améliore d’un coup, à un moment variable selon chacun, sans qu’ils sachent dire ce qu’ils font différemment.

Le contexte compte autant que l’optique. Les Moken vivent de la mer avec des outils simples, filets et lances, ce qui limite leur impact sur l’environnement. Pour un enfant, chaque marée est une séance d’entraînement : Gislén a eu l’idée de l’étude en 1999, en les voyant plonger à la marée montante, yeux grands ouverts, pour ramasser palourdes et concombres de mer.

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