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TRIBUNE - Après avoir salué l’accord de Bougival, plusieurs élus socialistes, dont Boris Vallaud et Olivier Faure, ont annoncé qu’ils ne voteraient pas le projet de loi constitutionnelle relatif à la Nouvelle-Calédonie. Un revirement qui interroge sur leurs véritables motivations, pointe Patrick Roger.
Journaliste pour Le Monde pendant près de trente ans, Patrick Roger est spécialiste des Outre-mer. Il a publié, aux éditions du Cerf, L’Archipel de la discorde (2025).
La tribune des parlementaires socialistes publiée dans Le Monde (du 18 février), dans laquelle ils font part de leur refus de voter le projet de loi constitutionnelle (PJLC) relatif à la Nouvelle-Calédonie qui doit être examiné au Sénat le 24 février, appelle quelques réflexions. Elle ne permet pas vraiment de lever les ambiguïtés persistantes quant au positionnement du Parti socialiste (PS) sur le texte qui va venir en discussion au Parlement. Elle n’en est pas moins lourde de responsabilité vis-à-vis de ses partenaires traditionnels du Parti de libération kanak (Palika), signataires de l’accord de Bougival du 12 juillet 2025 et de son complément dit « Elysée-Oudinot » du 19 janvier 2026, pris à revers par ceux-là mêmes qu’ils pensaient avoir convaincu d’accompagner leur mouvement. Elle risque en outre de boucher durablement l’horizon politique, institutionnel, économique et social pour la population de ce territoire fracturé par les émeutes du 13 mai 2024.
Le 12 juillet 2025, le PS avait salué sans réserve l’accord de Bougival, signé par l’ensemble des six délégations, dont celle du FLNKS, conduite par le député et président de l’Union calédonienne (UC) Emmanuel Tjibaou, qui s’étaient tout engagés à « le présenter et le défendre en l’état ». Les socialistes se réjouissaient d’un texte « inédit et innovant », « prolongeant l’esprit des accords historiques de Matignon de 1988 et de Nouméa de 1998 », saluant au passage « un retour de l’État à son rôle de médiateur impartial ». Cependant, depuis que le « FLNKS recomposé » a désavoué sa délégation, quelques semaines plus tard, le PS n’a cessé de plaider qu’aucun accord n’était possible sans le FLNKS et de vilipender la volonté de « passage en force » de l’État.
À ce stade, il importe de préciser quelques données importantes. Le « FLNKS recomposé » issu du congrès de Koumac, en août 2024, n’est plus le FLNKS de 1988, ni celui de 1998, ni même celui de 2018, date du premier des trois référendums sur l’accession de la Nouvelle-Calédonie à la pleine souveraineté. Deux de ses quatre composantes historiques, le Palika et l’Union progressiste en Mélanésie (UPM), en désaccord avec la stratégie de l’UC et de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) dirigée par Christian Tein qu’elle avait mise en place, conduisant aux violences et aux exactions déclenchées le 13 mai 2024, s’en sont retirées. Parallèlement, cinq groupes nationalistes radicaux ont été intégrés et directement représentés au bureau politique du FLNKS, ce qui en modifie considérablement la composition et l’orientation. Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si le PS et le PCF avaient quitté le Nouveau Front populaire et qu’en sens inverse y avaient été admis Révolution permanente, le Parti communiste des ouvriers de France, le Parti communiste révolutionnaire et l’Union pour la reconstruction communiste.
L’accord de Bougival, pour sa part, prévoit que le prochain scrutin serait ouvert, d’une part, aux natifs ne figurant pas sur la LESP et, d’autre part, aux personnes résidant depuis au moins quinze ans sur le territoire.
Patrick RogerDepuis, le FLNKS, rejetant en bloc l’accord de Bougival, ne cesse de défendre un seul credo : des négociations en format bilatéral avec l’État, sur la seule base de l’« accord de Kanaky », devant fixer une date d’accession effective à la pleine souveraineté. En vertu de quoi il a pointé absent lors de toutes les échéances de discussion mises en œuvre depuis Bougival, tant sur le plan institutionnel que sur les enjeux de refondation économique. « Malgré la politique actuelle de la chaise vide de l’UC-FLNKS, écrit le PS, il n’est pas possible de les laisser en dehors de cet accord », dont ils refusent pourtant de discuter.
À un moment, il va falloir que le PS sorte de l’ambiguïté, fût-ce à son détriment. Comment interpréter, en effet, cette phrase, abondamment mise en exergue, selon laquelle « le projet de loi constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie est en l’état lourd de menaces et de dangers » ? Est-ce l’accord de Bougival, et son complément Elysée-Oudinot, qui, en soi, est porteur d’une logique dangereuse pour l’avenir de la Nouvelle-Calédonie ? Pour autant que l’on sache, il n’a pas changé de nature depuis que le PS en saluait avec enthousiasme la signature en juillet 2025.
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Il nous faut donc croire que les parlementaires socialistes entendent par là les « mises en garde » maintes fois formulées par les dirigeants du « FLNKS recomposé » insinuant que l’adoption du PJLC provoquerait les mêmes effets qu’en mai 2024, soit un retour des violences et des destructions. Endossant lâchement la tunique de Cassandre, le PS donne ainsi crédit à ceux qui, au lieu de s’engager dans un processus de négociation sincère, préfèrent brandir l’argument du « si ça passe, ça casse ». Le PS serait bien inspiré, pour le coup, de clarifier le choix de ses alliances de fait. Et, s’il approuve les perspectives « intéressantes » et « innovantes » qu’ouvre l’accord de Bougival, comme il l’écrit, d’avoir le courage de les assumer politiquement.
Dans leur tribune, enfin, les parlementaires socialistes continuent de cultiver l’ambiguïté sur la question du corps électoral pour les élections provinciales, dont ils notent qu’il constitue « un enjeu conflictuel ». Ils se contentent de répéter que « cette question ne trouvera d’issue que dans le cadre d’un accord global », ce qui est bien l’objet du PJLC. La réalité est bien plus triviale : la raison essentielle du blocage, au-delà des arguties sur les tenants et les aboutissants de Bougival, tient à ce que les uns et les autres font de cette question du « dégel » du corps électoral un enjeu prioritaire et un trophée à présenter à leurs troupes.
Depuis des années, la mouvance loyaliste mène une bruyante campagne pour réintégrer sur la liste provinciale (LESP) les « plus de 40 000 personnes » privées de l’usage de leur droit de vote aux provinciales. Face à cette campagne agressive, les indépendantistes du « FLNKS recomposé » se font forts de ne pas lâcher un pouce de terrain et, pour cela, plaident sans relâche pour la tenue sans délai des élections provinciales, avec le même corps électoral « gelé » depuis la révision constitutionnelle de 2007 aux électeurs inscrits en 1998. L’accord de Bougival, pour sa part, prévoit que le prochain scrutin serait ouvert, d’une part, aux natifs ne figurant pas sur la LESP et, d’autre part, aux personnes résidant depuis au moins quinze ans sur le territoire.
En clair, selon les dernières révisions de la liste électorale, cela concernerait 12 000 natifs, dont la moitié de statut civil coutumier – et tout le monde, y compris les indépendantistes, s’accorde pour les réintégrer –, et moins de 6 000 résidents d’au moins quinze ans. Soit, pour cette dernière catégorie, entre 3 % et 4 % du corps électoral, loin de la « submersion » tant redoutée. Aussi, brandir le spectre de la guerre civile, de part et d’autre, pour quelques milliers de bulletins de vote potentiels, c’est à vrai dire assez dérisoire, pour ne pas dire plus.


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