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Le vendredi 10 décembre 1976, le ministre de la Justice, Marc-André Bédard, assermenté depuis un peu plus de deux semaines, annonce la cessation des poursuites contre le Dr Henry Morgentaler. Ma mère a alors 14 ans, elle ne milite pas, ne manifeste pas, ne suit probablement pas de près les débats juridiques sur l’avortement, pourtant sa vie vient de changer.
C’est dans un bungalow de Charlesbourg qu’elle construit son adolescence, en planant sur le nouvel album d’Harmonium et en rêvant aux garçons avec ses copines. Ses plus grandes angoisses se résument aux banalités de la vie d’une jeune fille. À cet âge, on ne s’inquiète pas de grand-chose, à cet âge, on découvre lentement mais sûrement qui on est. Elle aime faire du vélo. Elle aime aller partout. Elle aime être libre. Cette fougue et cette envie de liberté, ma mère les a conservées toute sa vie.
Cette décision juridique historique a transcendé sa temporalité. Redessinant les contours du possible avant même que ceux et celles qu’elle concerne n’en prennent conscience. Ce 10 décembre 1976, ce n’est pas une vie qui change, c’est un horizon qui s’élargit. Les Québécoises sont devenues libres.
Le mardi 18 juin 1991, ma mère se prévaut de son droit. Elle avorte. Jeune professionnelle de 29 ans, elle vit désormais à Montréal. Ma mère n’avait pas de raisons particulières, son couple était stable, sa famille aimante, sa situation financière au beau fixe, le fœtus viable. Pourtant, elle ne voulait pas être mère, elle n’était tout simplement pas prête. Et c’est suffisant.
Ce jour-là, elle a posé un geste qui ne la regarde qu’elle et qui pourtant s’inscrit dans une continuité historique. Elle n’a jamais milité, n’a jamais manifesté, mais ce jour-là elle a pris la parole. Jusqu’à présent désengagée, elle s’est cultivé une identité et une pensée féministe profonde. Ce geste n’a rien de spectaculaire, il ne fera pas les manchettes et il ne sera pas non plus inscrit dans les archives publiques. Cependant, il n’est pas uniquement le fruit d’une réflexion individuelle : si des femmes, comme ma mère, ont pu faire preuve d’autonomie corporelle, c’est grâce aux luttes du passé. Il ne faut jamais perdre de vue les efforts soutenus et collectifs que la société québécoise a mobilisés pour permettre à ses citoyennes d’entrer dans la modernité.
Le lundi 9 février 2026, c’est maintenant moi qui ai la mi-vingtaine. Je confie à ma mère mes craintes face à l’avenir, la montée des droites, l’affaiblissement des droits des femmes en Occident, la banalisation des discours masculinistes et j’en passe. Ma mère tente de me rassurer, me rappelle son parcours, me dit qu’aujourd’hui il est bien plus facile pour des féministes comme moi de se mobiliser. Malgré tout, je demeure inquiète. Et si on n’y arrivait pas ? Et si on reculait ?
Cinquante ans après la victoire du Dr Morgentaler, quelles leçons nous reste-t-il ? Je repense à ces trois moments. Trois dates qui, à première vue, n’ont rien d’exceptionnel. Une décision ministérielle, une intervention médicale et une journée d’hiver ordinaire. Puis ça me frappe, il nous reste la sororité, la force d’agir pour le bien commun et de s’allier autour d’idéaux collectifs. En 1976, ce sont des milliers d’acteurs individuels, communautaires et institutionnels qui se sont organisés afin d’offrir à la société un avenir plus égalitaire. Ma génération en est également capable. Nous en sommes capables.
Les archives retiendront les noms, les dates et les jugements, mais ce qui importe, au fond, ce sont ces moments presque invisibles où une possibilité devient réelle. Où une jeune fille, sans le savoir, hérite d’une conscience plus ouverte sur le monde. Où cette jeune fille devenue adulte transmet son histoire à sa fille. Où sa fille se mobilise pour conserver ses droits et libertés. C’est en sachant d’où on vient que l’on sait où l’on va. Je suis fière de dire que je connais mon histoire, celle de ma mère ainsi que celles de mes consœurs.
Ensemble, nous aurons les enfants que nous voulons.


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