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Non, mais moi je veux pas tondre mon gazon. Savais-tu que par arrondissement, dans ma belle ville de Montréal, nous n’avons pas tous droit à la même hauteur de pelouse ? Absolument. Moi, dans le nord de la ville, si l’inspecteur débarque avec sa règle de bois, j’aurai droit à 25 cm. Mais attention, si vous êtes sur le Plateau, à Saint-Léonard, à NDG ou à Lachine, ça a intérêt à être 10 cm de moins ! Outremont, Pierrefonds, Sainte-Geneviève, gâtez-vous, vous pouvez laisser pousser jusqu’à 30 cm, ma gang de hippies. J’ai bien hâte que le contrôleur débarque, je l’attends dans mon pré fleuri avec mes papillons. Je me demande s’il va aussi mesurer les jupes de ma fille.
À son école, en fin de parcours, quelques jours avant que la cloche ne sonne le glas de son primaire (et, avec cela, l’enfance de tous mes enfants), elle se faisait dire des trucs absurdes comme « les filles, vos shorts ne doivent pas être plus courts que la longueur de vos bras ». Ils mesurent vos shorts par rapport à vos bras ? Est-ce qu’ils savent que ça se porte sur les jambes ? « Oui, Maman, on doit mettre nos bras le long de notre corps et il faut que le short dépasse nos doigts. » Bon, et à quelle heure je vais mettre le feu à ton école ? Tu m’excuseras l’image, je n’ai évidemment pas répondu ça à ma fille de 6e année, mais je sentais la moutarde féministe me monter au nez.
Je te passe tous les discours qu’elle m’a rapportés sur les consignes de robe de bal et les fameuses bretelles du diable : les « spaghettis ». Je ne sais pas comment un truc avec un nom de pâtes a réussi à créer autant de controverse, on dirait les Italiens qui ne se qualifient pas pour la Coupe du monde.
J’ai plus de mal à enseigner à mes enfants le respect des règles quand je sens qu’elles tiennent sur des raisons douteuses. Je comprends les écoles de vouloir des codes vestimentaires, c’est pourquoi, au fond, je trouve que l’uniforme simplifie bien des choses. Les écoles sont déjà surchargées de la gestion de nos petits avec les moyens du bord, je ne leur en voudrai pas d’essayer de sauter la conversation sur les camisoles. Remarquez que la jupette de l’uniforme, il faut la vérifier aussi. On doit envoyer sœur Marie-Clarence dérouler les jupes. Figurez-vous que toutes ces petites traînées veulent montrer leurs jambes !
Dans l’avion, l’autre fois, j’ai regardé le documentaire Devenir Madonna, qui est aussi disponible sur Tou.tv. On y voyait des filles de 9 ans aller à ses concerts avec des gants de dentelles comme leur idole. Le feu pognait dans les nouvelles toé chose. Sexualiser des enfants, c’est irresponsable ! Alors, oui, bien sûr. Mais gardez un peu de foi en l’humanité, ce sont nos têtes d’adultes qui projettent les codes de la sexualité, les enfants naissent encore avec toute leur innocence. Je l’observe chez ma fille. La découverte de sa féminité et de la coquetterie qui lui est propre. Je la vois et je la protège parce que ce monde a vite fait de vouloir s’en emparer, lui vendre des affaires et surtout lui coller des étiquettes.
Je protège sa beauté pour qu’elle reste bien à elle. Au-delà du chaos des messages extérieurs. Ce que j’aime le plus, c’est qu’elle ne sait pas que je fais ça. C’est bien là le privilège des enfants qui ont de bons parents. Ils grandissent en l’ignorant. Ma mère ne nous a jamais parlé de poids à moi et ma sœur. Jamais. Pourtant, la question, je l’ai découvert très, très tard, est infiniment présente dans la vie de beaucoup trop de filles. Le sujet est épineux et plein de souffrance. Il engloutit des femmes au complet et continue de hanter les couloirs de leur tête parfois jusqu’à la mort.
S’il y a un truc que ma mère a réussi (dans toute la complexité imparfaite des relations mère-fille), c’est de faire en sorte que moi et ma sœur, on sacre patience à nos corps. Ça paraît simple, mais élever des filles qui pensent à autre chose que leur poids quand vient la saison des maillots, ça a la complexité d’une sauce hollandaise. Le terrain est miné depuis notre naissance. Si vous cherchez, vous trouverez des vidéos de filles de 2 ans qui se font dire de perdre des bourrelets dans les commentaires.
Bien sûr, j’étais déjà adulte quand j’ai compris naïvement ce que ma mère avait fait pour nous. Nous couver toutes ces années dans le silence. Nous éviter toutes ces conversations insupportables sur l’apparence des femmes. On parlait d’autres choses. Et on la regardait aller. Naturelle, aimée par notre père. Coquette, féminine, mais sans que ça soit central. Comme une fleur des champs qui est belle, mais qui n’a pas que ça à faire, elle doit aider à polliniser tout un écosystème. La beauté est précieuse et il faut lui faire attention. Comme quand on parle français dans un océan anglophone, il faut toujours être un peu aux aguets, conscient qu’on peut se faire engloutir.
Mon pré de fleurs sauvages aussi pourrait se faire engloutir. Si je regarde les normes des gazons environnants. Tout droits, tout carrés, tout bien entretenus. Attention, je n’ai absolument rien contre. Je trouve ça touchant même, le souci de son chez-soi. Quelle que soit la forme de jardin qui vous détend. Mon voisin, il aime son souffleur à feuilles. Je le vois avec son chapeau, souffler ce qui dépasse. Grand bien lui en fasse.
J’habite en ville et la leçon la plus précieuse qu’elle m’ait enseignée, c’est que la beauté est dans la différence. J’ai des voisins mexicains qui mettent de la musique que je ne connais pas et que j’entends quand je suis dans le bain. Et devant, il y a les Grecs qui sont là depuis avant ma naissance, chaque année ils utilisent absolument tout leur bout de terrain en façade pour faire un potager comme on n’en voit plus en ville.
Les potagers de façades sont mes préférés parce qu’ils inspirent les voisins. Cet été je regarde pousser mes fleurs, mes tomates et ma fille.
Léa Stréliski est humoriste, autrice, mère de l’année autoproclamée.


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