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Des locataires redoutent de perdre leur place en coopérative d’habitation en raison d’un récent projet de loi visant à en resserrer l’accès. Québec estime que certains d’entre eux ont un revenu trop élevé pour bénéficier d’un logement abordable. Mais les regroupements de coopératives répliquent que la mixité fait partie de leur ADN et demandent au gouvernement de ne pas s’immiscer dans leur fonctionnement.
Pendant de nombreuses années, Daniel Mireault a vécu de paie en paie. Depuis peu, ce résident de longue date de la coopérative Lézarts, située dans le quartier Centre-Sud de Montréal, parvient à mettre quelques sous de côté en vue de la retraite.
« Je commence à m’en sortir. Et là, je devrais payer une surcharge de mon loyer ou quitter pour retourner dans le marché de la spéculation ? Ça ne règle pas le problème de la crise du logement si on fait replonger dans la précarité ceux qui s’en sortent », déplore-t-il.
Anne d’Amico partage la même crainte. Il y a près de vingt ans, la femme, aujourd’hui dans la soixantaine, a participé à la mise sur pied de la coopérative Perce-Neige dans Verdun, là où elle vit toujours. « J’avais besoin d’un logement accessible pour mon fauteuil roulant et c’était très compliqué d’en trouver à un prix abordable », raconte-t-elle.
Comme de nombreux résidents de coopératives, Mme D’Amico craint de ne pas pouvoir rester dans son logement, à cause du dépôt du projet de loi 20 par la ministre responsable de l’Habitation, Caroline Proulx.
« Moi, je me suis construit une vie en coopérative. Tout ça est à risque aujourd’hui. Le gouvernement ne fait que déplacer le problème. On va mettre des pauvres en péril pour en sauver d’autres », s’indigne Mme D’Amico.
Des pénalités et un guichet unique
Par le biais de ce projet de loi, le gouvernement souhaite libérer l’accès à des logements abordables, pour ensuite les allouer à des personnes qui en ont davantage besoin.
Pour ce faire, le projet de loi prévoit deux grandes nouveautés qui toucheront les coopératives d’habitation : l’instauration de pénalités financières pour les locataires dépassant un certain seuil de revenu, ainsi que la création d’un guichet unique centralisé pour gérer les candidatures des demandeurs de logement abordable partout au Québec.
Les regroupements de coopératives y sont farouchement opposés. La Fédération de l’habitation coopérative du Québec (FHCQ) réclame carrément l’abandon du projet de loi. « Ça part d’une mauvaise compréhension de ce qu’est une coopérative. Le gouvernement ne comprend pas bien leur potentiel comme outil de prospérité », soutient son directeur général, Patrick Préville.
Sandra Turgeon, directrice générale de la Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH), dénonce quant à elle des tactiques d’« éviction déguisée ». Elle souligne que plusieurs informations sont d’ailleurs absentes du projet de loi.
Quel serait le seuil de revenu maximum au-delà duquel un locataire s’exposerait à payer des pénalités ? Quel serait le montant de ces pénalités ? Et durant combien de temps un locataire pourrait-il vivre dans son logement, moyennant des compensations ? « C’est tellement flou. Il n’y a pas de balises. On nous dit seulement que les détails vont être précisés par règlement », déplore Mme Turgeon.
Selon le dernier rapport du vérificateur général, environ 10 % des ménages québécois résidant dans un logement abordable, soit un peu moins de 3000 ménages, avaient un revenu dépassant le revenu médian en 2024.
« L’objectif, c’est d’avoir le bon logement pour la bonne personne », a souligné la ministre Proulx le mois dernier, en déposant son projet de loi. Si ces logements se libèrent, le gouvernement estime que cela permettrait de soulager environ 10 % de la liste d’attente des habitations à loyer modique (HLM).
« Une menace à la survie » des coopératives
Pour les représentants de coopératives, la diversité des membres est un atout, puisqu’elles fonctionnent à la manière de microsociétés. Les membres doivent assumer l’entretien des extérieurs, des espaces communs, mais aussi assumer les tâches administratives, gérer les finances et s’occuper de la gouvernance de leur coopérative.
« On ne vit pas dans une coopérative seulement pour le niveau de loyer. Il faut être très impliqué dans le projet », explique Dwight Smith, trésorier à la Coop Mile End. Cela nécessite plusieurs heures d’implication par mois, précise-t-il.
En « s’immisçant dans la sélection des nouveaux membres » et incitant certains à partir, le projet de loi 20 constitue « une menace à la survie » des coopératives d’habitation, selon Patrick Préville. « On va perdre des gens avec de l’expérience et des compétences. Pour nous, c’est dramatique. »
Leyla, une jeune Montréalaise qui vit seule avec son fils de 10 ans en coopérative, partage cette même crainte. « Le plus gros risque, c’est qu’on va vider les coops des personnes qui ont les capacités et le temps de s’impliquer, pour en faire des ghettos », s’inquiète-t-elle. « S’il n’y a que des gens qui en arrachent, qui ne peuvent pas dégager du temps pour gérer la coopérative parce qu’ils sont en mode survie, ça va devenir des HLM », fait valoir Leyla.
Pour Patrick Préville, le gouvernement « cherche un bouc émissaire pour camoufler son échec à construire des logements abordables en quantité suffisante ». Sandra Turgeon, de la CQCH, abonde dans le même sens : « C’est pas en libérant les logements de quelques ménages qu’on va mettre fin à la crise du logement. »
Invitée à réagir, la ministre responsable de l’Habitation a décliné la demande d’entrevue du Devoir.
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