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Est-ce bien possible ? Au-delà de nos inclinaisons romantiques, de nos désirs d’idéalisation des manières de nous relier entre nous, les humains, peut-on réellement, biologiquement, je veux dire, mourir de chagrin d’amour ? Mourir de perte ? Mourir de ne plus pouvoir jeter du sens sur cette chose aux contours si flous qu’on appelle l’existence, une fois que l’être aimé nous a quitté, au point où l’on en mourrait ?
C’est ainsi que l’autrice et réalisatrice Marjane Satrapi aurait quitté ce monde cette semaine, nous réinvitant tous et toutes à la retrouver de nouveau, jusque dans sa manière de mourir, dans cette composition d’elle-même absolument unique, qui conjugue quelque chose de la plus pure des candeurs à la profondeur la plus noire. C’est du moins la manière dont sa famille a rendu compte de son départ, disant qu’elle serait « morte de chagrin un peu plus d’un an après le décès de son mari, Mattias Ripa ».
Et par une forme de synchronicité étrange, c’est aussi précisément de ce phénomène qu’une femme m’a parlé cette semaine, dans un échange suivant une activité littéraire, tandis qu’elle me racontait les décès successifs de ses deux parents, l’un s’étant carrément laissé mourir, peu de temps après le départ de l’autre. Il fallait nous voir, toutes les deux, elle à me raconter, moi à ne pas retenir les larmes, touchée que j’étais à la fois par la cruauté de ce double deuil, mais aussi par la puissance de cet amour, « si violent, si fragile », selon ces vers de Prévert qui me viennent souvent en tête.
La presse internationale a, peu de temps après le décès de Marjane Satrapi, évoqué ce « syndrome du cœur brisé », nommé aussi tako-tsubo, véritable phénomène biologique, qui se résumerait brièvement par une réaction cardiaque faisant suite à une décharge anormalement élevée des hormones du stress, lesquelles auraient un effet de « sidération » sur le cœur. Précisions que, pour le moment, le lien direct entre la cause du décès de Marjane Satrapi et ce syndrome demeure flou, mais, pour toutes les âmes un brin mélancoliques comme moi, nul besoin d’avoir une preuve pour savoir que ça se peut bien, oui, mourir d’amour, avec ou sans bases physiologiques impliquées dans le phénomène. Et on ne parle pas ici de suicide, mais bien de mélancolie, même si l’un peut mener vers l’autre, évidemment. Pensons à Virginia Woolf, qui, jusque dans sa manière de mourir, elle aussi, avait associé à son geste l’un des symboles parmi les plus mélancoliques : les pierres. Il y a, en effet, dans le caractère mélancolique cette image de pierre lourde, souvent placée dans le lieu du vide, qui sera caressée avec toute la tendresse autrefois destinée à ce qui l’avait comblé, ce vide. Caresser une pierre, c’est presque oublier l’absence qu’elle comble.
La mélancolie agit ainsi en sorte de rempart d’une redoutable ténacité face à un deuil qui se fige, qui ne se vit pas, finalement. Il y a alors un refus de laisser aller, d’appliquer les lois du rétablissement, de se remettre à être heureux, de vivre, quoi. C’est d’une désespérance inouïe pour ceux et celles qui l’entourent, mais, il y a encore quelque chose qui reste, avouons-le aussi, profondément beau dans la mélancolie. C’est mon penchant pour elle, probablement, qui me fait aimer celles et ceux qui résistent parfois longtemps au bonheur facile, et qui, tout pleins de cette exigence morale et éthique face au sérieux de l’amour, nous forcent, nous aussi à oser renoncer un peu à nos tentations de légèreté, de déni, de banalisation de ce qui, au fond, constitue peut-être l’essentiel de l’existence.
La mélancolie a pourtant quelque chose de si difficile pour nous, les psys. Freud le premier, l’ayant déclaré, alors qu’il se heurtait, face au mélancolique, aux limites de sa logique d’économie psychique : « Mais pourquoi cette activité [la mélancolie] est-elle si extraordinairement douloureuse ? » Il poursuit : « Dans le deuil, le monde est devenu pauvre et vide ; dans la mélancolie, c’est le moi lui-même. » Il y a, en effet, chez le mélancolique, le refus du vivant, le braquage dans le lieu de l’absence et le doux abandon dans ce qui fut, et qui ne reviendra plus.
Soupir.
Pour Marjane Satrapi, cette semaine, j’ai réécouté Persepolis avec ma fille. On a ri encore devant la caricature qu’elle fait de son premier amour pour ce garçon, perçu d’abord comme si beau, puis ridicule, se fouillant dans le nez comme un idiot. On a pleuré toutes les larmes de notre corps, à nouveau, à la mort de la grand-mère. « Le jasmin, ça sent quoi, maman ? » Tout était là. Déjà. Il y a de ces œuvres qui nous transmettent tellement plus que n’importe quel livre d’histoire ; quelque chose qui nous donne accès aux humains qui l’endossent tous, cette grande histoire, qui se la passent au travers du corps et du cœur, à coups de milliards de récits intimes cumulés, de récits intimes qui racontent, par exemple, ce lien si spécial entre une jeune fille et sa grand-mère en plein cœur d’un pays en crise.
Elle lui aurait dit, sa grand-mère, tandis qu’elle était enfant : « Vu le front que tu as, tu seras peintre ou écrivaine. » Elle aura fait les deux. La jeune Marjane, qui avait écrit Persepolis avec, dans le geste, ce désir de parler à l’Occident du peuple iranien, d’une manière qui pourrait lui donner envie de se dire « oh, mais ils sont comme nous, ce ne sont pas des clichés », croyait qu’elle n’en imprimerait qu’une cinquantaine d’exemplaires, qu’elle distribuerait à ses amis par la suite. Persepolis a été vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde, a été traduit en une vingtaine de langues, ce qui a fait de Marjane Satrapi l’une des autrices iraniennes les plus lues au monde. Elle disait : « Je ne suis pas historienne, je ne suis pas politicienne, j’ai seulement une très bonne mémoire », autre qualité qu’on reconnaît parfois au caractère mélancolique, cette attention occupée à colliger des détails, tandis que tout le monde regarde en avant.
Le film d’animation inspiré de la bédé, sorti en 2007, avait reçu le Prix du jury à Cannes, ce qui avait choqué la présidence iranienne, qui avait jugé le film islamophobe. En France, Marjane Satrapi a aussi été critiquée, notamment par une certaine gauche, par exemple pour avoir signé le manifeste du mouvement « Printemps républicain » prônant une forte défense de la laïcité et un féminisme universel. Elle a néanmoins exprimé son désaccord face à l’interdiction du voile pour les jeunes filles dans les écoles françaises, disant qu’elle se « méfie de tout ce qui interdit et oblige » et dénonçant toute forme de récupération politique sur la question du voile.
Sur son t-shirt, une Marjane adolescente fougueuse avait écrit « Punk is not ded ».
C’est ce que je retiendrai d’elle, cette image attendrissante d’une punk peut-être un peu juvénile, mais assurément courageuse.


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