Imaginez pouvoir vivre dans un immeuble si vaste qu’il peut être difficile de retrouver la bonne entrée parmi plus de vingt possibles, tout en profitant d’une cour intérieure digne d’un petit village avec ses commerces, sa pharmacie et son bureau de poste. C’est exactement ce qu’ont vécu, et vivent toujours, certains Moscovites depuis le début des années 1970. Derrière cette prouesse architecturale se cache une ambition folle : transformer toute une ville en symbole olympique géant. Un projet si démesuré qu’il en devient presque poétique, tant l’écart entre l’intention et la réalité fut grand.
À retenir
- Dans les années 1970, l’architecte Evgueni Stamo et l’ingénieur Alexandre Markelov ont conçu à Moscou un immeuble circulaire de 150 mètres de diamètre abritant plus de 900 appartements et divers commerces.
- Pour les Jeux olympiques de 1980, l’URSS prévoyait de construire cinq de ces immeubles en forme d’anneau à travers Moscou pour former à l’échelle de la ville le symbole des anneaux olympiques, mais seuls deux furent achevés avant l’abandon du projet, notamment car les emplacements trop éloignés rendaient le symbole invisible depuis la rue.
- Les deux bâtiments construits, comptant chacun neuf étages et une vingtaine d’entrées, sont toujours habités aujourd’hui malgré la difficulté à s’y repérer.
Un anneau de béton pour loger 900 familles à Moscou
Crédit : © Marcel SardoAu début des années 1970, l’architecte russe Evgueni Stamo et l’ingénieur Alexandre Markelov imaginèrent un immeuble d’habitation hors du commun pour Moscou. De forme circulaire, d’environ 150 mètres de diamètre, il devait s’articuler autour d’une vaste cour intérieure agrémentée d’aires de jeux et d’espaces verts. Loin d’être un simple caprice esthétique, ce choix architectural répondait à une logique bien précise : créer un véritable microcosme urbain où tout serait accessible sans jamais avoir à quitter le bâtiment.
Ce fameux « bagel house », surnommé ainsi par référence à sa forme circulaire, ne se contentait pas d’impressionner par sa taille. Il abritait plus de 900 appartements, mais également des commerces, une laverie, un atelier et même un bureau de poste. Une sorte de ville dans la ville, pensée pour l’autosuffisance. Le premier exemplaire, achevé en 1972, suscita immédiatement l’enthousiasme des autorités soviétiques, au point qu’elles envisagèrent aussitôt d’en construire plusieurs autres, tous identiques dans leur philosophie.
Cinq anneaux olympiques imaginés à l’échelle d’une ville entière
Ce qui aurait pu rester un simple immeuble expérimental prit une tout autre dimension lorsque l’URSS obtint l’organisation des Jeux Olympiques d’été de 1980. L’idée germa alors dans l’esprit des planificateurs soviétiques : et si Moscou devenait, à sa manière, un gigantesque logo olympique ? Le concept était aussi ambitieux que symbolique. Cinq bâtiments en forme d’anneau, disséminés à travers la capitale, devaient représenter les cinq anneaux olympiques, cette image universellement reconnue du mouvement sportif international.
L’ambition ne manquait pas de panache. Il s’agissait ni plus ni moins que de dessiner un emblème planétaire à l’échelle d’une métropole entière, un geste architectural chargé de propagande autant que de fierté nationale. Un second bâtiment vit effectivement le jour en 1979, cette fois-ci rue Dovzhenko, confirmant que le projet avançait bel et bien. Deux anneaux sur cinq, l’URSS semblait en bonne voie pour réaliser son symbole urbain géant.
Un symbole invisible depuis la rue et une utopie inachevée
C’est là que l’histoire prend une tournure presque ironique. Le projet fut finalement abandonné avant l’achèvement des cinq bâtiments prévus. Deux raisons principales expliquent cet arrêt brutal : l’approche d’une crise économique qui allait secouer l’Union soviétique, et le coût d’entretien de ces structures, jugé beaucoup trop élevé pour des immeubles aussi complexes à gérer.
Mais au-delà des considérations financières, un problème bien plus fondamental émergea : les bâtiments étaient jugés encombrants et peu pratiques au quotidien. Pire encore pour l’ambition symbolique initiale, les emplacements prévus pour les cinq anneaux se révélaient bien trop éloignés les uns des autres pour composer une image cohérente. Concrètement, il était impossible de percevoir ce symbole olympique depuis la rue. Le symbole olympique imaginé restait ainsi invisible, un comble pour un projet censé incarner la grandeur soviétique aux yeux du monde entier. L’URSS avait littéralement dessiné un emblème que personne, au sol, ne pouvait jamais admirer.
Deux vestiges soviétiques toujours habités aujourd’hui
Malgré l’abandon du grand projet olympique, les deux immeubles construits n’ont jamais été démolis. Chacun compte neuf étages et pas moins de vingt entrées, un détail qui, selon les témoignages des résidents, complique sérieusement la vie quotidienne : retrouver son propre appartement, ou celui d’un ami venu en visite, relève parfois du petit défi logistique dans ce labyrinthe circulaire.
Aujourd’hui encore, ces deux structures continuent d’accueillir des habitants, faisant d’elles des témoins vivants d’une époque où l’Union soviétique rêvait grand, parfois jusqu’à l’absurde. Elles incarnent à merveille ce mélange si particulier d’ingéniosité architecturale et de gigantisme idéologique qui caractérisait certains projets urbains soviétiques de cette période.
Cette histoire d’anneaux de béton dispersés dans Moscou résume à elle seule les paradoxes d’une époque où l’on pensait davantage en symboles qu’en usages concrets. Reste une question amusante à se poser : combien d’autres projets urbains à travers le monde ont-ils été conçus pour être admirés depuis les airs, tout en oubliant complètement le regard de ceux qui y vivent au quotidien ?


6 day_ago
68



























.jpg)






French (CA)