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Mon 11 Septembre

1 month_ago 12

         

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Chaque histoire possède de multiples versions teintées de regards différents selon l’angle, la lumière, la lecture du moment. La mienne ne fait pas exception. Je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. New York, en ce temps-là accrochait… ses premières feuilles d’automne.

Tout le monde (né avant 1985, s’entend) se rappelle ce qu’il bricolait à 9 h le mardi 11 septembre 2001. Les aiguilles ont figé. Pour beaucoup de jeunes, le 11 Septembre demeure un épisode aussi biblique et nébuleux que la crise du verglas ou la crise d’Octobre, sans plus. Pourtant, bien des historiens attribuent au 11 septembre 2001 le réel début du XXIe siècle et d’une nouvelle ère, celle de la perte de l’innocence. Ce jour-là, le géant américain a vacillé sous nos yeux.

On rappelle ici que nous avions encore des téléviseurs cathodiques dans le salon (aujourd’hui, ma télé a pris le bord depuis longtemps), nous utilisions peut-être un flip, un téléphone « idiot », des cassettes ou des CD dans l’auto, en plus d’Internet à pédale, avec du wifi nulle part. Et, bien sûr, les réseaux sociaux n’existaient pas ; nous consultions le bottin téléphonique, ça nous évitait de nous chicaner avec des inconnus.

Ainsi, en ce mémorable 11 septembre qui allait changer le cours de ma vie (et de celle de millions de gens), je sors de la douche, peu avant 9 h, lorsque mon frère m’appelle sur ma ligne fixe (sans fil !) et m’ordonne d’allumer la télé avec l’urgence qu’exigent les dates historiques. Je me précipite au salon pour voir de mes yeux vus la boucane et le feu dans la première tour du World Trade Center.

Nous n’avons pas tellement d’infos, mais ça ressemble à un blockbuster de série B. Et là, kaboum again ! Un autre avion percute la seconde tour. Nous assistons en direct à l’impensable. Le présentateur américain prononce des mots solennels : « This is a terrorist attack against the United States. » La guerre en direct, nous n’avions jamais vu ça de façon aussi spectaculaire et symbolique.

The rest is history

Le monde ne s’est plus jamais ressemblé ensuite ; la paix d’esprit a pris le bord. La paranoïa et les théories du complot avaient de beaux jours devant elles. Et les 72 vierges qui attendent les martyrs au paradis aussi. Elles ont perdu leur virginité, depuis.

Deux heures plus tard, je roule en direction de New York avec mon ex-chum (et ex-boss, mais c’est accessoire), Benoît Aubin. Nous avons rompu au début de l’été, mais nous sommes restés « amis ». Benoît m’a appelée vers 10 h : « Jo ! Je pars à New York pour L’Actualité. Embarques-tu ? Je te ramasse dans une demi-heure. » Dans le temps qu’il faut pour arroser mes plantes et fourguer ma Maine coon chez la voisine avec une note sur la table : « Je te laisse Bettie. NY m’appelle ! Ne sais quand reviendrai… Jo xx », je suis prête. On dira ce qu’on voudra, un chat, c’est plus pratique qu’un enfant pour jouer à Tintin.

En chemin, je lâche un coup de fil au rédac en chef du Devoir pour obtenir un report de deadline et Jean-Robert en profite pour prédire que je ne passerai jamais les douanes…

Le douanier nous observe comme deux évadés de Louis-H lorsque nous prononçons les mots « New York » : « Tout le monde veut sortir de là et vous, vous y allez ? ! Good luck guys ! »

En route, nous écoutons la radio, seule façon d’obtenir de l’info ; on parle de possibles attaques bioterroristes, de pénuries de tout. On ramasse de l’eau, Benoît fait le plein de Camel sans filtre et moi, de chocolat noir. Chacun sa drogue. Nous avons déjà voyagé ensemble ; à New Orleans, en Rep Dom et à Barcelone, nous sommes une équipe rodée, lui, Bélier ascendant Bélier, moi, Bélier ascendant Lion. Nous sommes de mars. Ça dit ce que ça veut dire, même si t’es pas d’accord. Relis la première phrase du texte.

Le lendemain matin, nous marchons au CENTRE de Fifth Avenue, les rues sont vides, les New-Yorkais sont planqués chez eux ou dans les bars, devant des écrans. De rares taxis maraudent. La ville est à nous. Faire du terrain n’a jamais été aussi facile. Tout le monde a besoin d’un psy et veut nous raconter sa petite histoire traumatique. J’achète une photo des tours jumelles, en souvenir.

Durant les dix prochains jours, les poteaux de la ville se couvriront de photos de disparus avec leur bio, protégées par une pellicule de plastique, avec un numéro de téléphone. On dirait des pitous perdus sans médailles, des appels lancés dans l’univers. Les gens cherchent leurs proches et amis dans les hôpitaux, les écoles, partout. New York est un crève-cœur, un columbarium à ciel ouvert.

Et Cupidon, il est où ?

Voilà, ça vient, ça vient ! Je vous parle de vrais drames humains. Sex and the City peut attendre un peu…

Par contre, après une semaine-ish, j’ai terminé mes deux pages du vendredi pour Le Devoir et un jeune commis à la rédaction me contacte, car son portable prêté par notre journal a lâché. Il m’emprunte le mien. Aujourd’hui, je ne prête pas mes écouteurs tant j’ai peur d’être piratée. Imagine mon ordi ! Mais, c’était le bon temps (yep !), nous étions encore techno-insouciants.

François, Benoît et moi allons déjeuner dans un diner. Benoît est jaloux comme un pou ; le jeune commis de 26 ans pourrait être son fils. Le jeune repart avec mon ordi, dont le fond d’écran est une photo de beaux surfers en chest avec leur planche. J’ai la fin trentaine et beaucoup d’hormones dans le corps. Tant pis pour l’intimité.

Quelques jours plus tard, juste avant mon retour à Montréal, le commis à l’avenir prometteur me rapporte mon portable. C’est dans la salle à manger de mon hôtel que Cupidon décoche sa flèche. Vrai comme t’es là, un ange passe. Je le jure sur la tête de mon B, j’ai entendu la petite musique céleste.

Deux ans plus tard, notre fils Hugo B naît en octobre 2003, un enfant du 11 Septembre. Le commis ? Il s’est trouvé une job de boss dans un journal où les ordis fonctionnent. Je persiste à croire qu’un souci technique peut percuter ta vie.

Depuis, Benoît est mort ; j’ai toujours sa photo sur le babillard au-dessus de mon ordi (les Camel, ça ne pardonne pas).

Mon B, lui, raconte à ses amis que le B, c’est pour Ben Laden…

La conclusion, puisqu’il en faudrait une ? De la cendre et des collisions naissent parfois de jolies histoires imparfaites. Parce que la vie résiste à tout, même aux conclusions.

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