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Microbrasseries : quand l’expérience commence en dévorant sa canette du regard

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Avez-vous déjà acheté une canette de bière simplement parce qu’elle vous faisait de l'œil? C’est normal, car les microbrasseries redoublent d’efforts pour attirer votre regard en misant sur le génie d’artistes locaux.

En ce chaud jeudi après-midi de juillet, le tatoueur et illustrateur de bandes dessinées Galash, alias Emmanuel Harvey, s’affaire à dessiner un personnage fantastique sur le mollet d’un client dans le coin de la microbrasserie HopEra La Shop, à Jonquière.

La présence de l’artiste originaire de Chicoutimi n’est pas insolite. Depuis plus d’un an, plusieurs produits de l’HopEra vendus en boutique ou au supermarché portent sa signature.

Un tatoueur à l'oeuvre.

Depuis plus d’un an, plusieurs produits de l’HopEra portent la signature du tatoueur et illustrateur Galash.

Photo : Radio-Canada / Philippe Marier-Verret

Mon style se rapproche beaucoup du comic book américain. Mes influences, c’est beaucoup Mike Mignola, Eric Powell, Jack Kirby, des affaires comme ça, explique-t-il, entre deux tatouages.

Des bières de l'HopEra sur une tablette.

Le style de Galash est inspiré des bandes dessinées américaines.

Photo : Radio-Canada / Philippe Marier-Verret

Voir son travail aboutir sur les tablettes d'épicerie le rend particulièrement fier, surtout quand ses enfants le remarquent avant lui. Ils disent que c’est papa Galash qui a fait ça, raconte-t-il, sourire en coin.

Quand les monstres font tripler les ventes

Durant la création des images destinées aux canettes, Galash avait carte blanche. Moi, je tripe sur les monstres, dit le tatoueur, en agrippant de ses deux mains la bière concombre-basilic. Tout de suite, le mot concombre m’a fait penser au Kapa, qui est un démon japonais qui mange des monstres. Moi, souvent, c’est la thématique plus que le goût de la bière.

Son travail a certainement plu aux propriétaires de l’établissement, qui lui ont confié la tâche de repenser l’apparence d’une gamme de produits. L’idée semble avoir plu aux consommateurs aussi.

On voit que l'étiquette change les habitudes de consommation. On a des bières qu’on a rebrandées avec Galash. On voyait que ces bières se vendaient plus ou moins. Juste à refaire l’étiquette, elles se vendent en triple, confie le copropriétaire de la microbrasserie, Vladimir Antonoff.

Le copropriétaire de l'HopEra, Vladimir Antonoff.

Le copropriétaire de l'HopEra, Vladimir Antonoff, affirme que les ventes de son entreprise ont triplé depuis que les canettes ont été réinventées.

Photo : Radio-Canada / Philippe Marier-Verret

Avec toutes les microbrasseries dans la province, les entreprises n’ont pas le choix de se démarquer avec un produit visuellement attrayant, fait-il remarquer.

Se démarquer en un quart de seconde

En effet, à l'épicerie, l'offre de bières de microbrasseries locales est plus généreuse que jamais. Les plus récentes statistiques de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ) indiquent que 320 microbrasseries sont en activité dans la province. Onze d'entre elles sont situées au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Devant l’embarras du choix, l’apparence d’une canette peut faire toute la différence aux yeux des consommateurs. Pour tirer leur épingle du jeu, les microbrasseries doivent réussir à séduire l’amateur de boisson houblonnée avant même qu’il ne goûte à leur bière.

C’est que directement, à travers un logo, un personnage, on est capable de vendre l’entreprise, l’ADN, la bière et, finalement, l’univers qui entoure la microbrasserie, soulève le professeur en marketing à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), Julien Bousquet.

Julien Bousquet durant une visioconférence.

Julien Bousquet est professeur de marketing à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)

Photo : Radio-Canada / Capture d'écran

Typographie accrocheuse, couleur vive, nom percutant : tous les coups sont permis pour faire tourner les têtes.

Celui qui étudie entre autres les stratégies de vente des microbrasseries du Québec constate que cette propension à développer un visuel distinctif s’est généralisée dans l’industrie dans les dix dernières années.

Les bières de microbrasserie, dans leurs premiers balbutiements, et je trouve que c’est une stratégie intéressante, ont voulu se différencier de la bière classique. Il fallait qu’on les repère très rapidement. Et c’est ce qui fait qu’aujourd’hui, on est capable de différencier en un quart de seconde, une Molson d’une bière de micro.

Deux canettes de bière sur un bureau. Une canette de la microbrasserie Le Castor et l'autre de la microbrasserie L'Avant-Garde.

Typographie accrocheuse, couleur vive, nom percutant : tous les coups sont permis pour faire tourner les têtes. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Julie Hachez

Et, avec ce visuel, on s’est rendu compte qu’on pouvait communiquer beaucoup d’informations, ajoute-t-il.

Il y a des clients, j’en suis persuadé, qui vont être attirés par une canette, c’est-à-dire, la couleur, la forme, l’originalité. Et, ça semble concerner une clientèle plus jeune, on pourrait dire.

Retour à la sobriété?

M. Bousquet croit cependant que les tendances de consommation d’alcool ont changé et que cela aura un impact sur le design des canettes dans un futur proche.

Il évoque notamment l’apparition des bières avec un plus faible taux d’alcool, comme les bières acidulées, ou sûres, et le fait que les jeunes consomment de moins en moins d’alcool.

Semblerait-il qu’on va aller dans un style un peu plus sobre, un peu plus épuré. C’est ce qui semble caractériser les années à venir pour le packaging de la bière. Je pense qu’on a atteint des années folles, et elles étaient nécessaires. Probablement que la microbrasserie a atteint son plafond, postule le professeur, en mentionnant au passage que le marché est compliqué à percer pour les nouveaux joueurs de l’industrie.

Les vieux de la vieille

À Saint-Gédéon, loin des monstres, la Microbrasserie du Lac St-Jean mise quant à elle sur des personnages mythiques qui racontent, à leur façon, l’histoire de la région.

Fondée en 2007, l’entreprise a été une des premières de la province à concevoir une image de marque singulière et audacieuse. Depuis sa création, l’illustrateur originaire de Desbiens, Patrick Doyon, imagine l’identité visuelle de ses produits.

Il faut que ça réfère à autre chose, à une expression, à quelque chose qui vient du Lac, détaille la copropriétaire de la Microbrasserie du Lac, Annie St-Hilaire, en arborant un chandail à l’effigie d’une de ses bières. Comme là, on a la Flow à calotte. C'est niaiseux, mais il n’y a personne qui dit ça ailleurs qu'au Lac-Saint-Jean.

Portrait extérieur montrant une femme souriante aux cheveux roux bouclés. Elle porte un t-shirt bleu avec une illustration graphique. L'arrière-plan flou révèle la terrasse d'une microbrasserie avec des parasols et des bâtiments sous un ciel ensoleillé.

Annie St-Hilaire est copropriétaire de la Microbrasserie du Lac St-Jean et secrétaire-trésorière de l’Association des microbrasseries du Québec.

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

Sur les huit bières régulières brassées sur place, l’équipe a souhaité mettre de l’avant le caractère unique des citoyens. La Vire-Capot, par exemple, fait référence à un homme politique qui a existé, alors que La Boutefeu, à un allumeur de mèches dont l’usine de granit se trouvait à proximité.

On a la Tante tricotante aussi, poursuit Mme St-Hilaire. Et pour vrai, j'en ai rencontré des tantes tricotantes qui ont une passion du tricot infinie et qui habitent pas loin d'ici.

Plusieurs canettes de bière de la Microbrasserie du Lac-St-Jean, notamment les variétés « L'Apéro » et « ¡Que Viva Lac-St-Jean! », sont alignées sur l'étagère d'un réfrigérateur de magasin avec des étiquettes de prix de 5,50$.

Fondée en 2007, la Microbrasserie du Lac a été une des premières de la province à concevoir une image de marque singulière et audacieuse.

Photo : Radio-Canada / Claude Bouchard

Dès les débuts de son entreprise, la femme d’affaires a compris rapidement que cette esthétique bon enfant lui serait profitable.

On l’a vu beaucoup quand on a commencé. Les gens étaient attirés par ça. Maintenant, c’est vraiment le mot d’ordre. Qui va mettre la plus belle canette et qui va créer le plus beau design?

Presque vingt ans plus tard, la microbrasserie ne compte pas changer sa philosophie marketing. Au contraire, elle la met de l’avant avec, entre autres, plusieurs produits dérivés appréciés de ses clients les plus fidèles.

On achète une bière avec les yeux avant de la boire, résume Annie St-Hilaire. Parce que, sous un soleil de plomb, une belle illustration peut être tout aussi rafraîchissante qu’une première gorgée.

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