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Les Beatles et les Rolling Stones. Blur et Oasis. Tupac Shakur et Biggie Smalls. Nirvana et Pearl Jam. Johnny et Cloclo… La culture pop a toujours raffolé des rivalités. Qu'elles soient fondées ou fabriquées de toutes pièces pour des raisons de marketing importe finalement peu. Dans le cas de Michael Jackson et de Prince, la confrontation s'avère toutefois plus subtile, entre des évidences sautant aux yeux et une dimension qui tient quasi du mythe.
Nés la même année, en 1958, ils ont grandi avec les mêmes racines, une même figure paternelle oppressante leur inspirant autant la crainte que l'admiration, et les mêmes modèles afro-américains : James Brown, Stevie Wonder ou encore Sly And The Family Stone.
Un duel à distance
Mais si leur notoriété explose au même moment, dans les années 80, leur duel se fait à distance et de manière presque souterraine. Sans entretenir de contact direct, sans même se laisser aller à la moindre déclaration incendiaire dans les médias, Michael Jackson et Prince se sont observés.
Ils se sont évalués et sans doute nourris l'un l'autre, pour finalement se rapprocher au plus près, dans un destin tragique et une mort prématurée. Michael décède le 25 juin 2009, à l'âge de cinquante ans. Prince disparaît le 21 avril 2016, à cinquante-sept ans. Cause du décès ? Overdose de Propofol – puissant anesthésique — pour le King of Pop, overdose d'opiacés, notamment du Fentanyl, pour le Kid de Minneapolis.
Jackson Mania à Berlin : 17 ans après sa disparition, le roi de la pop fascine toujours autantL'effet "Stanger Things"
Rééditions, commémorations, albums posthumes, biographies… Icônes universelles, Michael et Prince n'ont jamais quitté l'actualité. Celle-ci les rapproche plus que jamais aujourd'hui. Ce mercredi 22 avril, le biopic Michael sort en salles. Réalisé par Antoine Fuqua (Training Day, Equalizer) avec l'aval – et donc sous le contrôle — du clan Jackson, le film bénéficie d'une campagne promotionnelle hors norme.
Se concentrant sur l'enfance du chanteur, sa carrière avec son groupe Jackson 5 et ses débuts en solo, Michael a pour ambition évidente de rivaliser avec Bohemian Rhapsody (2018), le biopic blockbuster consacré à Queen qui a rapporté 910 millions de dollars. Jaafar Jackson, fils de Jermaine Jackson, incarne son oncle Michael à l'écran avec une ressemblance physique et gestuelle frappantes. Le long métrage sera bien entendu accompagné d'une bande-originale, Michael, Songs From The Original Motion Picture (Sony Music), rassemblant les plus grands tubes de la carrière du chanteur et des Jackson 5.
Coïncidence ou coup marketing ?
La veille de la sortie cinéma de Michael, on commémore le dixième anniversaire de la disparition de Prince. Des cérémonies sont prévues à Paisley Park, sa résidence/studio de Minneapolis transformée aujourd'hui en musée. Sur les plateformes de streaming, deux chansons extraites de son chef-d'oeuvre Purple Rain (1984) explosent les compteurs. La raison ? L'effet Stanger Things sur la Génération Z. Diffusé sur Netflix depuis le 26 décembre dernier, l'ultime épisode de la saison 5 utilise "When Doves Cry" et "Purple Rain" dans des scènes climax particulièrement intenses. Résultat : "Purple Rain" a vu ses streams bondir de 243 % et ceux de "When Doves Cry" de 200 %. Merci Netflix…
1982: le point de bascule
Cette simultanéité événementielle rappelle à quel point Michel Jackson et Prince ont avancé en parallèle. Un constat tellement flagrant qu'il en devient fascinant. Les points de convergence abondent. Prenons l'année 1982. Le 27 octobre, Prince sort 1999, son cinquième – et double- album, considéré comme l'un des sommets de sa discographie. Un mois plus tard, le 29 novembre, Michael Jacskon publie Thriller, sixième album studio, futur Graal de la pop et disque le plus vendu au monde. Dans le fond et la forme, ces deux enregistrements cassent tous les codes. Dans une Amérique encore marquée par de fortes tensions raciales, les deux artistes réussissent un crossover historique. Ils séduisent massivement le public blanc avec des chansons profondément ancrées dans plusieurs courants de la musique noire : funk, post-disco, soul…

Un an plus tard, en 1983, les vidéos de "Billie Jean" (Michael Jackson) et "Little Red Corvette" (Prince) sont les premières œuvres visuelles d'artistes afro-américains à être diffusées en heavy rotation (rotation lourde) sur la toute-puissante MTV. Soit quatre passages quotidiens au minimum aux heures de grande audience. Une révolution sociologique. Lancée deux ans plus tôt, la chaîne spécialisée dans la diffusion de vidéo-clips musicaux ne programmait alors que 3 % seulement d'artistes afro-américains, le plus souvent la nuit.

Lever la barrière raciale
Tout en redéfinissant la musique pop, Michael Jackson et Prince ont toujours cherché à séduire le public blanc, là où Miles Davis, par exemple, ne faisait aucun effort, s'en détournant même de manière brusque en jouant dos aux spectateurs quand il estimait que les premiers rangs étaient trop "white". S'appuyant sur le modèle multiracial du groupe Sly And The Family Stone dans les années 70, Prince intègre de nombreux musiciens blancs dans ses différents groupes (The Revolution, The New Power Generation). Il impose aussi sa griffe dans de nombreuses productions d'artistes essentiellement populaires auprès du public blanc : The Bangles ("Manic Monday"), Céline Dion ("With This Tear"), Sinead O'Connor ("Nothing Compares 2 U") ou encore Stevie Nicks ("Stand Back").
De son côté, Michael Jackson fait tomber les barrières culturelles en collaborant de manière étroite avec le monde du rock sur ses propres productions. Sur l'album Thriller, en 1984, il chante "The Girl Is Mine" en duo avec Paul McCartney et confie à Eddie Van Halen, guitariste de la formation hard-rock Van Halen, le solo de "Beat It". Plus tard, il s'offrira les services de Slash, le guitar hero de Guns N' Roses, pour deux titres de son album Dangerous en 1991 et invitera Marlon Brando sur le clip de "You Rock My World" (2001). Bien avant Beyoncé, Prince et Michael Jackson font aussi partie des premières superstars à mettre en lumière des femmes au style flamboyant dans leur groupe, fait peu commun dans l'univers alors plutôt machiste de la musique pop-rock. On pense au binôme Wendy et Lisa pour Prince et à Jennifer Batten, guitariste impressionnante des tournées Bad World Tour, Dangerous World Tour et HIStory World Tour de Michael Jackson.
Michael Jackson et Paul McCartney réunis en 1982 pour The Girl Is Mine. ©Belga ImageUn mentor et un ego
La synchronicité ne s'arrête pas là. Entretenant un rapport quasi maniaque à leur art, Prince et Michael Jackson veulent tout maîtriser : choix des compositions, agenda, collaborateurs, arrangements, image. Mais les méthodes divergent. Dans les années 80, Michael Jackson, qui ne joue d'aucun instrument, s'appuie sur Quincy Jones, mentor, père spirituel et producteur de ses trois albums les plus populaires (Off The Wall, Thriller et Bad). Prince, lui, choisit l'isolement. Cette solitude monacale lui permet de construire une discographie irréprochable pendant une décennie : Dirty Mind (1980), Controversy (1981), 1999 (1983), Purple Rain (1984), Parade (1986), Sign O'Times (1987). Entouré de parasites menteurs qui n'osent pas lui dire : "Prince, ce n'est peut-être pas une bonne idée", il se montrera moins judicieux dans ses choix artistiques au cours des années 90 et 2000. Ses multiples changements de pseudos sèment la confusion et l'essentiel de son triple album Emancipation (1996) aurait tenu sur un seul disque.
Leur rivalité a aussi permis d'élever le niveau d'exigence sur scène. Un terrain de jeu où leur influence est toujours palpable aujourd'hui. En tournée, Michael Jackson ne peut pas se contenter d'interpréter ses plus grands tubes. Il doit aussi reproduire au détail près ses clips : chorégraphies, costumes, décors… Chez Prince, c'est la performance musicale qui prime. Ses concerts durent plus de trois heures, comme chez Springsteen, avec des rappels qui n'en finissent plus, des solos aériens, des jams endiablées et, jusqu'au bout de la nuit, des after-parties endiablées où il régale les privilégiés avec des titres inédits ou des reprises.
Sur le terrain de l'engagement, leurs trajectoires ont divergé. En 1985, Prince brille par son absence lors projet caritatif USA For Africa (et des concerts Live Aid). Michael Jackson, par contre, s'y investit sans compter, coécrivant notamment la chanson "We Are The World". S'il évite frontalement la question raciale dans ses chansons, l'auteur de "Billie Jean" explore des thèmes sociétaux comme l'environnement, la paranoïa et les conflits mondiaux. En 1987, Prince capture avec "Sign O' Times" les angoisses de l'Amérique reaganienne marquée par le sida, l'explosion du crack et le capitalisme à outrance. Mais ce n'est qu'au crépuscule de son existence, qu'il s'engagera ouvertement, notamment en faveur du mouvement Black Live Matters.
Prince et ses poses suggestives, en parfaite adéquation aux paroles sulfureuses de la plupart de ses chansons. ©Warner Music / Allen BeaulieuSi elles présentent de nombreuses similitudes, les propositions artistiques de Prince et Michael Jackson marquent toutefois d'une empreinte différente l'industrie musicale contemporaine. Michael Jackson représente toujours la quintessence de la pop. Enregistrer un album gorgé de tubes à la Thriller reste le fantasme – inaccessible — de tous les jeunes artistes. Ses pas de danse inspirent et font encore transpirer. Prince, pour sa part, incarne l'artiste libre en quête de contrôle total de son art. Comme Miles Davis – avec qui il a collaboré —, il a ouvert la voie à l'exploration sonore et au mélange des styles tout enrichissant la grammaire musicale. Encore aujourd'hui, des experts en musicologie ne comprennent pas comment "When Doves Cry", titre dépourvu de la moindre ligne de basse, a été un tube. Même l'IA n'aurait jamais pu inventer une telle prouesse.
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Les trajectoires de Michael Jackson et de Prince sont aussi jalonnées de scandales, de polémiques et de zones d'ombre, à commencer par le mystère entourant leur mort. Derrière leurs overdoses, il y a des dealers, des médecins escrocs, des prescriptions falsifiées et, surtout, beaucoup de souffrance physique et mentale. Il s'est aussi passé des choses troubles dans ces repères que furent Paisley Park (pour Prince) et Neverland (pour Michael Jackson). Michael Jackson a été visé par de nombreuses accusations d'agressions sexuelles sur mineurs. Certaines plaintes et poursuites ont été abandonnées suite à des accords financiers entre les deux parties. Il n'a toutefois jamais été condamné par la justice.
Prince, pour sa part, s'est longtemps battu contre l'industrie du disque dont il se disait "l'esclave". Au plus fort de son conflit avec Warner Music, il se peignait sur le visage le mot "Slave". L'histoire retiendra aussi que sa chanson "Darling Nikki" (1984) a provoqué la création du macaron "Parental Advisory" aux États-Unis, avertissant d'un contenu susceptible de froisser les âmes pures. Avocate et aussi épouse du vice-président Al Gore, ça aide toujours, Typer Gore avait surpris sa fille en train danser de manière suggestive sur ce titre qui parle de masturbation féminine. Lutter contre ces chansons à connotations sexuelles est devenu son cheval de bataille. Après la mort de Prince, plusieurs de ses "employés" à Paisley Park ont fait état de violences psychologiques et physiques. Mais aucune plainte officielle n'a été déposée.
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