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Vingt-sept ans après avoir quitté le groupe Hole, Melissa Auf der Maur raconte de l’intérieur les années grunge dans une autobiographie intitulée Even the Good Girls Will Cry à paraître le 17 mars aux éditions Da Capo. En entrevue avec Le Devoir, la bassiste et compositrice, qui prépare un troisième album solo 15 ans après avoir quitté la scène, parle de ces mémoires comme d’un exercice nécessaire et « thérapeutique » : « J’avais besoin d’écrire ce livre pour ma fille, pour faire le deuil d’un monde révolu et pour prendre part à la conversation sur l’avenir de notre planète. »
Dans le début de la vingtaine, Melissa Auf der Maur abandonnait ses études en photographie pour accepter le job le plus délicat de l’histoire du grunge : remplacer au pied levé la bassiste Kristen Pfaff, décédée d’une surdose d’héroïne en juin 1994, au sein de Hole, groupe cofondé par Courtney Love, en deuil de son mari Kurt Cobain, mort deux mois plus tôt.
Page 111, Melissa écrit ceci : « L’héritage musical des années 1990 sera-t-il à jamais lié à la tristesse et à la mort ? » C’est bien ce qu’elle craint : « J’ai eu cette carrière parce que Kurt et Kristen sont morts, dit-elle. Mon histoire musicale sera toujours liée à ces morts — suivie de celle de mon père », Nick, célèbre chroniqueur au Montreal Gazette, ex-politicien surnommé le « maire officieux » de Montréal, victime du cancer en 1998.
« Pour moi, le monde s’est terminé à cette époque » racontée dans son autobiographie, qui se conclut, non pas par l’enregistrement de ses deux albums solo — Auf der Maur en 2004 et Out of Our Minds en 2010 —, mais avec la chute des tours jumelles à New York en septembre 2001. « Je suis en deuil de la fin du XXe siècle, le siècle qui a changé le cours du monde — pour le mal et à jamais. Je pense que la mort de mon père fut une sorte de cadeau, dans le sens où elle m’a délivrée de quelque chose. De l’avoir perdu si jeune, et dans l’œil du public, m’a permis de ne plus craindre ni la mort ni les tragédies. »
Sur les quelque 400 pages de son récit, le quart, au moins, se déroule à Montréal, où elle est née un 17 mars, jour de la fête de la Saint-Patrick, d’un père plus grand que nature et d’une mère, Linda Gaboriau, Américaine aux racines irlandaises « qui, dans les années 1960, croyait déjà que les États-Unis allaient mal », souligne Melissa. Esprit libre, critique, traductrice et cofondatrice, en octobre 1970, du fameux magazine contre-culturel Mainmise, Linda Gaboriau a forcément eu une influence considérable sur sa fille, qui tenait à ce que son récit soit un hommage à ses parents.
Un point de vue particulier
« La force du livre, estime Melissa, c’est qu’il est avant tout à propos d’une femme qui a grandi dans un environnement particulier, et qui a eu une vie unique — ce n’est pas seulement l’histoire de la bassiste de Hole ». C’est également le seul témoignage de cette époque critique de l’évolution du rock raconté du point de vue québécois : aucun autre musicien d’ici n’a réussi, à l’époque, à percer la scène grunge, une scène par ailleurs impossible à cerner sur le plan strictement musical tant les différences esthétiques entre Nirvana, Alice in Chains, Pearl Jam et Smashing Pumpkins sont grandes.
« C’est le point de vue d’une Montréalaise, mais aussi d’une femme, bassiste, dans cet univers rock mâle, ajoute Melissa. C’est vrai qu’à l’époque, personne d’autre à Montréal ne faisait du rock » comme elle et le groupe qu’elle a formé en 1993, Tinker. « C’est pour ça que je me suis retrouvée, avec une vingtaine d’autres spectateurs, aux Foufounes Électriques pour voir Smashing Pumpkins en concert », un spectacle, puis la rencontre avec son leader, Billy Corgan, qui a changé la destinée de la jeune musicienne.
« Quand j’ai vu les Pumpkins aux Foufs, j’ai entendu le son de mon âme, dit-elle. Comme si quelque chose dans l’au-delà me disait que c’est ce que je devais faire : prendre une basse et faire de la musique. Comme je le dis dans le livre, c’est comme si j’avais été contactée par une sorte de dieu du rock qui m’a dit ce que j’avais à faire. »
Le dieu ne l’avait cependant pas prévenue du contexte dans lequel elle jouerait du rock. Elle l’a écouté, « parce que j’aimais la musique, mais j’ai détesté tellement de choses autour d’elle ». Quelques semaines seulement après s’être embarquée dans cette galère nommée Hole naviguant à travers le deuil et les opioïdes — auxquels elle n’a heureusement jamais touché —, Melissa, aux côtés de Courtney Love, jouait devant quelque 60 000 spectateurs au festival de Reading, en Grande-Bretagne. La Montréalaise n’avait que 22 ans.
« Hormis le moment où j’ai dû faire le deuil de mon père, j’étais incroyablement inspirée à cette époque, se rappelle la musicienne. J’écrivais mon journal personnel, je prenais des photos, j’allais voir des concerts, je me faisais des amis. J’aimais la vie et je l’aime encore. Ce qui est étrange, c’est que je n’ai pas eu besoin de relire mes journaux pour écrire ce livre. Tout est resté gravé dans ma mémoire. » Elle a seulement validé sur le Web quelques dates clés de son récit. Pour écrire le chapitre « Warrior Goddess », elle a regardé en boucle la captation vidéo du concert donné par Hole à Chicago, le 21 octobre 1994, « pour voir au juste ce que cette jeune fille que j’étais a dû affronter. Aussi, pour voir combien Courtney était puissante ».
Happy ending
En 2011, enceinte de six mois, Melissa a donné son dernier concert à Toronto : « Je me suis sauvée du grunge. J’ai écrit ce livre parce que je devais faire face à ce que j’avais vécu, et célébrer ces personnes incroyables que j’ai croisées — comme Courtney. Il n’y a personne comme elle, c’est un miracle qu’elle soit toujours vivante. »
Elles se sont retrouvées à Los Angeles il y a trois semaines pour prendre le thé, « On s’aime, on est heureuses d’être encore des amies, c’est le bel épilogue de cette histoire. » Comme à l’époque tumultueuse de Hole, Melissa a enregistré les chœurs du prochain album solo de Love et n’exclut pas de reprendre du service au sein de Hole, si l’occasion se présente. « Ce ne sont que de bonnes nouvelles : Courtney est toujours vivante, elle prend soin d’elle, le monde la respecte et, de son côté, Billy est papa de trois enfants ! J’appelle ça un happy ending. »
Even the Good Girls Will Cry de Melissa Auf der Maur paraîtra le 17 mars aux éditions Da Capo ; la musicienne répondra aux questions de Catherine Pogonat dans le cadre de sa tournée promotionnelle le 30 mars à la Société des arts technologiques. Le recueil Melissa Auf der Maur : My '90s Rock Photographs paraîtra en septembre 2026 aux éditions DelMonico Books.


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