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À la veille du 8 mars, il est des noms qu’il faut faire résonner comme des promesses. Mélinée Manouchian est de ceux-là. Longtemps reléguée dans l’ombre du groupe de l’Affiche rouge et du visage de son compagnon, Missak, elle fut pourtant bien davantage qu’une veuve héroïque. Elle incarne une figure féministe et antifasciste dont l’actualité […]
À la veille du 8 mars, il est des noms qu’il faut faire résonner comme des promesses. Mélinée Manouchian est de ceux-là. Longtemps reléguée dans l’ombre du groupe de l’Affiche rouge et du visage de son compagnon, Missak, elle fut pourtant bien davantage qu’une veuve héroïque. Elle incarne une figure féministe et antifasciste dont l’actualité nous saisit encore.
Née en 1913 dans l’Empire ottoman, rescapée du génocide arménien, Mélinée porte en elle l’expérience fondatrice de la violence d’État, de l’exil et de la perte. Orpheline, déplacée, étrangère partout, elle arrive en France avec ce que les puissants méprisent et que les peuples portent comme une dignité : la mémoire. C’est dans les marges de la République qu’elle se politise, dans les réseaux de solidarité arméniens, puis au contact des milieux ouvriers et communistes. Elle comprend très tôt que le fascisme n’est pas une abstraction, mais un système : celui qui hiérarchise les vies, désigne des ennemis intérieurs et transforme la peur en instrument de pouvoir.
En vue de la journée internationale pour les droits des femmes, le 8 mars 2026, L’insoumission publie le portrait d’une résistante face au fascisme, rescapée du génocide arménien, modèle absolu pour ceux qui luttent : Mélinée Manouchian.
Résister dans l’ombre : femme, étrangère, combattante
Quand la France est occupée, Mélinée ne se contente pas d’aimer un résistant. Elle agit. Elle participe aux réseaux de la Résistance, assure des liaisons, transporte des messages, cache des armes, soutient l’organisation clandestine. Le groupe FTP-MOI, composé en grande partie d’étrangers – Arméniens, Polonais, Italiens, Juifs d’Europe de l’Est – combat pour une patrie qui n’est pas toujours prête à les reconnaître comme siens. Mélinée est au cœur de cet engagement. Être femme, étrangère et résistante : trois raisons d’être invisibilisée, trois raisons d’être courageuse.
En février 1944, l’occupant nazi et le régime de Vichy placardent la tristement célèbre Affiche rouge pour salir ces combattants en les présentant comme une « armée du crime ». Le visage de Missak y apparaît. La propagande vise à faire peur : regardez ces étrangers, ces Juifs, ces communistes. Mélinée, elle, voit autre chose : la preuve que le fascisme craint celles et ceux qui s’organisent. Elle sait que derrière chaque portrait, il y a une vie, un amour, un espoir. Et que la défaite morale n’est pas du côté de ceux qui tombent.
Pour aller plus loin : Portrait – Louise Michel, figure de l’insoumission
Missak et Mélinée Manouchian, héros de la Résistance d'origine arménienne, vont faire leur entrée au Panthéon.
Premiers résistants étrangers et communistes à entrer au Panthéon.
L'extrême droite en PLS.
Vive la République, vive la France. 🇨🇵❤️ pic.twitter.com/jc7HYujtAo
Porter la mémoire, refuser l’effacement
Après l’exécution de Missak et de ses camarades, Mélinée survit. Survivre est déjà un acte politique. Elle porte la mémoire du groupe, publie les lettres, témoigne, raconte. Elle refuse que ces hommes – et ces femmes – soient réduits à des caricatures. Elle se bat pour que la France reconnaisse le rôle décisif des étrangers dans la Résistance. Dans un pays où l’on débat sans cesse de l’identité nationale, son combat résonne comme un rappel : la France est aussi faite de celles et ceux qui l’ont choisie, défendue, aimée jusqu’à en mourir.
Féministe, Mélinée l’est d’abord par sa pratique. Elle ne demande pas la permission d’agir. Elle ne se définit pas seulement par son lien conjugal. Elle assume une parole publique, politique, exigeante. Dans un monde d’hommes, celui de la guerre, des organisations clandestines, puis des commémorations officielles, elle tient sa place. Elle écrit, intervient, transmet. Elle ne se contente pas d’être la gardienne d’une mémoire masculine ; elle affirme la sienne.
Être féministe antifasciste, pour Mélinée, ce n’est pas juxtaposer deux combats. C’est comprendre qu’ils sont liés. Le fascisme repose sur une vision autoritaire de la société, sur l’assignation des femmes à des rôles subalternes, sur l’exaltation viriliste de la violence et de la nation. Résister au fascisme, c’est donc aussi contester cet ordre patriarcal. À l’inverse, un féminisme qui ignorerait la montée de l’extrême droite manquerait sa cible : car ce sont toujours les femmes, les minorités, les étrangers qui paient le prix fort des régimes autoritaires.
Mélinée Manouchian, un héritage vivant
Mélinée nous enseigne également une autre leçon : celle de l’internationalisme. Elle n’oppose pas ses identités. Arménienne, française d’adoption, communiste, résistante, femme : tout cela coexiste. Dans un moment où certains veulent enfermer les individus dans des cases étroites, son parcours rappelle que l’engagement naît souvent de la rencontre des blessures et des solidarités. Elle a connu le génocide ; elle n’a pas supporté la collaboration. Elle a connu l’exil ; elle a refusé la haine de l’étranger.
À la veille du 8 mars, évoquer Mélinée, c’est aussi interroger la manière dont cet héritage continue de travailler le présent. Que reste-t-il, concrètement, de son combat ? Face aux discours de stigmatisation, aux violences sexistes et sexuelles, aux tentations autoritaires, la mémoire ne saurait suffire. Elle engage. Elle oblige à regarder en face la banalisation des idées d’extrême droite et à mesurer l’exigence démocratique et sociale qu’implique un véritable antifascisme.
Il ne s’agit pas d’ériger Mélinée en icône figée. Elle n’était ni parfaite ni abstraite. Elle était une femme de son temps, traversée par des contradictions, inscrite dans une histoire politique précise. Mais c’est précisément ce qui la rend précieuse : son courage n’était pas mythique, il était concret. Il se jouait dans des choix quotidiens, dans des risques pris, dans des fidélités assumées.
Aujourd’hui, alors que la mémoire des résistants entre au Panthéon et que la République célèbre enfin celles et ceux qu’elle a longtemps oubliés, rappelons-nous que la reconnaissance institutionnelle ne doit pas neutraliser la portée subversive de leur combat. Mélinée n’a pas lutté pour des plaques commémoratives ; elle a lutté pour la liberté, l’égalité et la dignité.
Mélinée Manouchian n’est pas seulement une figure du passé. Elle est une boussole. Une insoumise avant l’heure. Une femme qui, face à la barbarie, a choisi la solidarité. Une vie qui nous rappelle qu’on peut être étrangère et incarner la République mieux que ceux qui prétendent la défendre en excluant.
À la veille du 8 mars, son nom n’est pas un souvenir. C’est un appel.
Par Charlène Delacour
Crédits photo : Copie de Carte du Combattant au nom de Mélinée Assadourian épouse Manouchian délivrée le 28 février 1961 à Paris par l’Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre. Archives nationales, cote 20010476/437, dossier 14573 X 64 (demande de naturalisation de Mélinée Assadourian-Manouchian), Archives nationales, CC0 1.0, pas de modifications apportées.


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