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"Je n'ai plus de projets à Hollywood pour l'instant mais c'est un peu la crise là-bas en ce moment, depuis deux mandats", confesse Mélanie Laurent. Vingt ans après le phénomène Dikkenek (et son rôle de Natacha aux côtés de François Damiens) mais aussi ses Césars (pour Je vais bien, ne t'en fais pas ou son documentaire Demain) et sa carrière américaine avec des films comme Inglorious Bastards de Tarantino ou encore Insaisissables, l'actrice de 42 ans est de retour dans un film poignant, Qui brille au combat, de Joséphine Japy, racontant le quotidien d'une famille avec une fille autiste et dans lequel elle incarne une lumineuse mère courage.
Quand un film est basé sur une histoire vraie comme celui-ci, a-t-il encore plus d'impact ?
Oui, car Joséphine est quelqu'un de très pudique. Assez impériale quand même. Et personne ne connaissait cette histoire d'elle. Moi, je l'ai rencontrée il y a dix ans quand je l'ai enrôlée dans mon film Respire. Je ne savais pas beaucoup de choses sur Bertille (la petite soeur de Joséphine Japy, atteinte du syndrome de Phelan-McDermid, NdlR), ce qu'elle traversait et vivait. Non pas cachée, comme le père peut avoir une certaine honte à le dire dans le travail. Mais elle avait cette pudeur et cette force. Et en même temps, c'était ça son quotidien. Quand elle a commencé très jeune à être actrice, je ne me rendais pas du tout compteque ses premiers départs de tournage voulaient dire quitter sa mère, le foyer et donc une aide précieuse. Et surtout qu'elle avait la capacité énorme de faire ce métier en même temps. Il fallait bien qu'elle vive sa vie à un moment donné. Mais que ce soit ce premier film, le premier cri qui jaillit de chez elle, c'était évidemment très fort. Un peu comme l'impact sociétal du film Je vais bien, ne t'en fais pas qui évoquait la perte d'un jumeau et de l'anorexie. Et à partir du moment où un film touche, il reste dans le temps. Ce n'est pas le nombre d'entrées qui importe. Ils existent autrement. J'espère donc que ce film marquera autant les esprits que celui de Lioret ou que Dikkenek.
"Qui brille au combat" : À ma sœurLes premiers films sont souvent personnels. Ce qui n'était pas vraiment votre cas ("Les Adoptés" en 2011)… À quand un film plus intime sur vous ?
En effet, pas du tout ! Même si, quand on décrypte mes films en tant que créatrice, ils sont très personnels. Mais bon, ils sont très codés. Peut-être aussi parce que j'ai eu une vie, en tout cas une enfance, extrêmement heureuse. Et ce n'est pas très cinématographique de parler du bonheur. Je n'ai pas eu de problème qui me donne envie d'en parler comme une responsabilité par exemple. Le film de Joséphine, lui, est politique et social. Il parle du regard qu'on pose, nous en tant que société, des mamans qui gèrent une crise de nerfs dans un supermarché et qu'on juge. Le manque d'empathie, l'errance de diagnostic, la charge mentale, etc. Ces millions de femmes qui, pendant des années, ont été accusées d'avoir eu des autistes parce qu'elle avait eu une grossesse compliquée. Alors que ça n'a rien à voir. On les a laissées non seulement dans l'errance médicale mais en plus dans la grande culpabilité de tout. Ce film est donc très nécessaire.
"Neuf millions de personnes sont concernées par un enfant handicapé et 90 % de ces couples se séparent"
Ce film va-t-il changer les choses ?
Le nombre d'entrées est important parce qu'on a besoin que ça marche pour continuer à faire du cinéma. Mais les films qui marquent, comme Dikkenek, ce sont des films qui deviennent nécessaires à une société. J'espère donc que celui-ci marquera autant les esprits. On n'est pas dans le même registre. Ici, ce sujet était très peu abordé. Il y a eu des films sur le handicap, avec la trisomie par exemple et des enfants extrêmement solaires. Mais on n'a pas été dans le quotidien de l'autisme. 30 % de la population ont un certain degré d'autisme… c'est quand même fou de ne pas en parler plus ! Et 9 millions de personnes sont concernées en France par un enfant handicapé, avec différents degrés de handicap. Le sujet est sociétal et il aura un impact sur cet aspect-là. J'en suis persuadée. 90 % des couples qui ont un enfant handicapé se séparent aussi. Et la grande injustice, comme les femmes sont moins bien payées que les hommes dans un couple, c'est elles qui arrêtent de travailler. Ce qui ne veut pas dire que ce n'est pas dur pour le père… Mais c'est un film très féminin avec la problématique de la place du père. C'est terrible pour lui de devoir partir et de se couper de sa propre famille parce qu'il doit travailler davantage.
Le bien commun, un mot oublié mais indispensableY aurait-il eu un avant et un après ce film avec Joséphine Japy ?
Oui, clairement. D'abord, ça faisait longtemps qu'on ne m'avait pas proposé un aussi bon rôle, aussi bien écrit. Elle m'a tellement bien dirigée. Elle m'a amenée là où je ne voulais pas aller. On ne s'est jamais bagarré mais je ne comprenais pas que cette mère ne craque pas plus. J'ai même eu un petit problème d'ultrasensibilité un peu handicapante d'ailleurs. Chaque scène, je la pleurais ! Elle n'a tellement pratiquement jamais vu sa mère pleurer que mon personnage n'était pas du tout ça. D'ailleurs, la seule scène de gros craquage est quand elle me filme dans un petit bout de rétro de dos et de la façon la plus pudique du monde. Elle n'a même pas fait un plan de face. Ce qu'auraient fait tous les réalisateurs.
Vous vous êtes découverte grâce à ce film ?
Je me sentais en tout cas très proche de ce personnage, mais il est vrai que je pleure pratiquement tous les jours. J'ai toujours un moment où je suis émue. Ça peut être de joie. Je peux partir dans des sanglots devant un film. Et plus je vieillis, plus je suis sensible. C'est une catastrophe. Pas sûre que ça se calme avec l'âge. J'ai toujours un vrai moment d'émotion. Alors je crois que c'est plutôt bien, même pour la santé mentale, de tout lâcher. Mais il est vrai que j'étais à contre-courant avec ce personnage. M'empêcher d'aller dans l'émotion naturelle quand j'avais des scènes. Et quand j'ai vu le film, ça faisait longtemps que je n'avais pas vu un truc de moi comme ça en tant qu'actrice. C'est une règle d'ordre au cinéma : un personnage qui ne craque pas fait craquer les autres. Un personnage qui pleure tout le temps, il t'empêche de pleurer. C'est donc beaucoup plus intelligent de travailler de la sorte.
"Libre" : Mélanie Laurent prend à bras-le-corps la vie de Bruno SulakImpossible de vous remplacer par une IA alors ?
Elle veut nous remplacer… Mais on est dans un métier tellement élitiste, avec aucune règle, que j'ai l'impression qu'elle va forcer tous les métiers artistiques à avoir une sorte d'élite de ceux qui vont survivre. Dans la seconde où on va faire le premier film totalement en IA, et s'il y a toute une génération plutôt habituée et fan des robots, on va basculer dans un monde où l'être humain sera second. Parce qu'on vit la déstarification en ce moment. En 25 ans de carrière, j'ai connu la fin d'une époque où il y avait beaucoup d'argent et on montait les films sur des grosses stars. Et j'ai eu cette chance de tourner avec Carole Bouquet, Gérard Depardieu, Michel Blanc, Isabelle Hubert, et j'en passe. Aujourd'hui, comme les films marchent ou ne marchent pas du tout et qu'il n'y a plus de règles du tout, on s'est rendu compte qu'il n'y avait plus de gens bankables. Ce qui n'est pas plus mal parce que ça remet un peu à niveau l'égoïsme et l'égocentrisme. Ce n'est pas non plus une mauvaise chose pour les acteurs. Aujourd'hui, ce sont les sujets et thématiques qui priment. On l'a vu sur les plateformes avec des séries très visuelles, avec des acteurs de génie mais pas connus, qui ont bouleversé le monde entier. Les gens sont très habitués aux belles images et aux grandes histoires maintenant et je pense qu'on a un petit décalage dans le métier… C'est un peu de boomers de ne pas comprendre la nouvelle façon de faire du cinéma. Si on ne fait pas du cinéma différemment, au prix de la place, à un moment donné, on se met nous-même en danger.
"Je n'arrive pas à monter mon prochain film... Il parle d'une femme iranienne et une juive qui deviennent très amie"
Est-ce encore plus difficile de monter un film de nos jours ?
Oui. Je vois tout ce qui s'annule. Même moi, je n'arrive pas à monter mon film. Je vois la difficulté là sur un sujet… Il s'agit d'une femme iranienne et une femme juive qui devenait très amie avec un fond d'emprise sur l'une d'elles dans son couple. Et ce n'est certainement pas le sujet qu'on veut aborder en ce moment. Et pourtant, j'avais un casting de dingue avec un petit budget. Ça m'a complètement fait changer ma façon de voir le cinéma. Cela m'a éveillée. Et je suis beaucoup moins alarmiste de ce qui peut se passer en ce moment que je l'ai été il y a quelques années. J'étais beaucoup plus pessimiste avant l'heure. Je suis toujours un peu pionnière du pire (sourire) ! Je me suis préparée psychologiquement depuis très longtemps à un échec aussi du féminisme à un endroit où on y a vraiment très cru, très fort… J'avais senti que ça allait se réinverser, que ça allait être pire. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'il y a un retour de la misogynie… Ils ont été tellement frustrés, les pauvres, pendant 5 ans que, du coup, c'est encore pire pour tellement de femmes. Et toujours le
Mélanie Laurent et son gros… egos mêmes. Ça fait peur. En termes de créativité, l'avancée de l'IA est un peu effrayante. En termes de misogynie, je ne sais même plus comment retrouver de la force pour continuer un combat. Il faut le faire autrement. Recréer tout. Donc, finalement, c'est assez positif. Comme on ne sait pas ce que va être le monde demain, on peut aussi imaginer qu'on est en train de tout bouleverser partout. Que ce soit dans le pire ou dans le meilleur, il va se passer quelque chose. Il y a une tension tellement palpable qu'à un moment donné, ça va vraiment péter. Et il va falloir réinventer les choses. Réinventer un monde, ça ne veut pas dire qu'il disparaît.
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