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Mécontentement et montée des populismes en Europe: l'économie, principale responsable

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Pour beaucoup de nos concitoyens, il n'y a pas besoin de chercher très loin. Si cela va mal en France, c'est de la faute à Macron. Il est certain qu'au cours des dernières années, le chef de l'État a commis des maladresses, voire des erreurs. Selon ses opinions politiques, on peut en dresser des listes plus ou moins longues, qui ne ne recoupent pas. Vu d'extrême-droite, Macron est un homme de gauche, un pur produit du socialisme, pour les partisans de Jean-Luc Mélenchon, c'est un néolibéral au service du grand patronat…

Dans un cas comme dans l'autre, rejeter la responsabilité de tous nos problèmes sur un homme, c'est se dispenser de réfléchir plus profondément sur le monde dans lequel nous vivons. Dans d'autres pays comparables au nôtre, des problèmes similaires se posent avec plus ou moins d'intensité. Peut-être faudrait-il se poser la question de savoir pourquoi tous les partis en place ou presque ont à faire face à un mécontentement plus ou moins prononcé qui se manifeste dans la rue ou dans les urnes. Et se demander si un changement radical de politique, dans un sens ou l'autre, pourrait conduire à une amélioration rapide de notre situation.

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La leçon du «tournant de la rigueur» de 1983

Faisons un petit retour en arrière. En mai 1981, la gauche revient au pouvoir après en avoir été exclue pendant plus de deux décennies. Les premières mesures sont spectaculaires: passage à la semaine de 39 heures, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, hausse du SMIC de 10% dès le 1er juin, suivie de deux autres hausses en septembre et en novembre. C'est la fête, mais elle est de courte durée. Face à la montée de l'inflation, qui approchait 15%, la Réserve fédérale des États-Unis a décidé de relever ses taux directeurs. En juin 1981, le taux de base des banques américaines est porté à 20%. Le coup de frein est général, sauf en France. Le résultat ne se fait pas attendre : tous les producteurs du monde se ruent sur le marché français où la consommation été relancée. Et la France cumule tous les déficits, du budget, du commerce extérieur, etc.

Le franc est dévalué une première fois en octobre 1981, puis une deuxième en juin 1982 et encore une troisième en mars 1983. Le gouvernement de Pierre Mauroy doit se résoudre au «tournant de la rigueur» décidé en accord avec les autres pays européens : gel des prix et des salaires, réduction des dépenses du budget de l'État et de la Sécurité sociale, création d'un carnet de changes pour les voyages à l'étranger, emprunt obligatoire pour les plus aisés et prélèvement supplémentaire au titre de l'impôt sur le revenu, etc.. Il n'avait pas vraiment le choix. Sinon la France devait quitter le système monétaire européen et se lancer seule dans une aventure hasardeuse. Certains étaient tentés de retenir cette solution, François Mitterrand ne les a pas suivis, l'intérêt général devant l'emporter à ses yeux sur les considérations idéologiques.

Nous avons changé de monde

C'était la dernière fois en 1981 qu'un gouvernement français prenait des mesures directement inspirées par des considérations de politique intérieure sans tenir compte de l'environnement international. Cela ne s'est pas reproduit et ne pourrait plus se reproduire pour une raison simple: nous avons changé de monde. Dans une économie mondialisée, où les marchandises, les personnes et les capitaux circulent sans guère d'entraves, il n'est plus possible de faire cavalier seul et de croire que l'on pourra faire ce que l'on veut à l'abri de ses frontières.

Pour beaucoup de citoyens, en France comme dans d'autres pays , ce changement est difficile à admettre. Il l'est d'autant plus que la croissance n'est plus au rendez-vous. Pendant les Trente glorieuses, le chômage n'était pas un problème et la question du pouvoir d'achat ne se posait pas. Dans les années soixante, on avait un taux de croissance moyen de 5,9%, avec une pointe à 8% en 1969 et un « creux » à 4,5% en 1968 (toute comparaison entre les mouvements lycéens et étudiants d'aujourd'hui et ceux de 1968, au-delà de vagues ressemblances, n'a guère de sens, tant le contexte est différent). Puis il y a eu la rupture des années 70, marquée par les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979, la hausse des prix et la montée du chômage, et une baisse tendancielle du taux de croissance: 4,1% dans ces années 70, puis 2,4% dans les années 80, 2% dans les années 90, 1,4% dans la première décennie de ce siècle, 1,2% dans la suivante. Il est aujourd'hui plus difficile d'accorder des hausses générales de salaires ou d'augmenter les dépenses budgétaires ou sociales, sauf à creuser un peu plus les déficits.

Le monde? Un vaste marché

Les gouvernants ont d'autant moins de marges de manœuvre que les pays sont plus ouverts sur le monde qu'ils ne l'étaient après la Seconde guerre mondiale. Que cela nous plaise ou non, il faut bien convenir que le monde n'est pas le même depuis les années Thatcher et Reagan. Les idées libérales se sont largement propagées et ont été appliquées: ouverture à la concurrence, baisse des impôts sur les particuliers les plus aisés et sur les entreprises, libéralisation des marchés financiers, etc. La chute du mur de Berlin en novembre 1989 et celle de l'URSS deux ans plus tard ont fait du monde un vaste marché et l'entrée dans l'Organisation mondiale du commerce en 2001 d'une Chine «communiste» aux ambitions démesurées a définitivement fait basculer ce monde dans une autre ère.

«Il est hors de question qu'un gouvernement prenne des décisions sans tenir compte des conséquences qu'elles peuvent avoir sur les flux de marchandises ou les mouvements de capitaux.»

On entend parfois parler de démondialisation. Il ne faudrait pas sur ce point se faire des idées fausses: ce n'est pas parce qu'un hurluberlu à Washington ne jure que par les droits de douane et que l'Europe songe enfin à se protéger un peu des exportations chinoises que l'économie mondiale change radicalement d'orientation. Il est hors de question qu'un gouvernement prenne des décisions sans tenir compte des conséquences qu'elles peuvent avoir sur les flux de marchandises ou les mouvements de capitaux. Ce que l'on peut voir aujourd'hui avec l'intelligence artificielle montre au contraire que la contrainte extérieure gagne en intensité: quelques grandes firmes sont en train de prendre le contrôle d'activités déterminantes.

Un capitalisme devenu fou

Ce n'est pas un hasard si notre confrère Guillaume Erner vient juste de publier un ouvrage écrit en collaboration avec Alain Minc, Un capitalisme devenu fou, avec un sous-titre provocant: Comment les riches ont gagné la lutte des classes. On peut ne pas partager la vision du monde d'Alain Minc, mais on ne peut nier qu'il connaît bien son sujet –l'économie et ses principaux acteurs– et ses remarques méritent d'être prises en considération. Le capitalisme fou, c'est celui dans lequel les règles du jeu ont été perverties et où des monopoles ou des oligopoles occupent des positions dominantes. La règle maintenant, c'est celle du gagnant qui rafle la mise, de l'argent qui va à l'argent, des riches à la fois toujours plus nombreux et de plus en plus riches.

À une époque, on a parlé de mondialisation heureuse. L'expression était trompeuse, mais elle comprenait tout de même une part de vérité: avec la croissance rapide de pays en développement, Chine en tête, une partie importante de l'humanité est sortie de la pauvreté. Mais cette page est train de se tourner, si l'on en croit le rapport annuel 2026 du Programme des nations unies pour le développement (PNUD), la pauvreté est en augmentation, pour la première fois depuis 2010, et 1,2 milliard de personnes seraient en situation de pauvreté aiguë. Quant aux inégalités à l'intérieur de chaque pays, elles sont en train d'exploser.

Les grandes fortunes s'envolent

Selon le dernier rapport du World Inequality Lab, c’est vrai en ce qui concerne les revenus: à l’échelle mondiale, les 50% du bas du tableau perçoivent 8% des revenus alors que les 10% du haut en perçoivent 53%. C’est encore plus vrai pour le patrimoine: les 10% les plus fortunés se partagent maintenant 75% du total alors que les 50 % les moins fortunés n’en détiennent que 2%. Cette concentration des fortunes prend des proportions inimaginables: si l’on considère les 0,001% de la population mondiale, soit 56.000 personnes, leur fortune a atteint en 2025 près de 6,1% du total mondial, ce qui signifie qu’ils détiennent à eux seuls trois fois plus que la moitié de l’humanité…

Cette évolution est particulièrement vive aux États-Unis où l'on a vu les revenus des plus modestes stagner au cours des dernières années, alors que ceux des plus riches s'envolaient et que leur fortune grimpait à toute allure au rythme des cours de de la Bourse. Il y a 50 ans, l'indice S&P 500 des plus grandes sociétés cotées américaines évoluait autour de 100 points, il s'établit aujourd'hui à plus de 7.700 points. Et l'évolution est encore plus saisissante si l'on considère celle des sociétés engagées aujourd'hui dans l'intelligence artificielle comme la société Nvidia, qui est née en 1993 et est aujourd'hui la première capitalisation boursière mondiale à plus de 5.000 milliards de dollars, devant Apple autour de 5.000 milliards aussi, Alphabet (maison mère de Google) autour de 4.000 milliards, Microsoft à près de 4.000 milliards et Amazon, à près de 3.000 milliards.

Des inégalités fortement corrigées en France

Les entreprises françaises apparaissent très loin dans ce classement, la première, aujourd'hui L'Oréal, évoluant autour de 240 millions de dollars, mais la tendance est la même de ce côté de l'Atlantique. On constate depuis le milieu des années 90 une stagnation des revenus des plus modestes, voire un recul en euro constant (en tenant compte de l'inflation) alors qu'à l'autre bout de l'échelle les revenus les plus élevés progressent fortement, surtout si l'on tient compte des revenus du patrimoine, et particulièrement du patrimoine financier. Certes, nous avons en France un système redistributif plus efficace que dans beaucoup de pays: du fait des impôts qui sont prélevés et des prestations qui sont versées, les inégalités de revenus sont fortement corrigées, mais elles augmentent aussi, quoique plus lentement, après redistribution.

Dans ce contexte international, il n'est pas étonnant d'enregistrer des manifestations de mécontentement ici et là, avec des gouvernements en difficultés et une montée en puissance de partis extrémistes ayant des solutions simples à proposer. Mais la question des inégalités, si importante soit-elle, n'est peut-être pas la plus préoccupante. Car l'enrichissement d'une petite minorité au détriment de la majorité de la population n'est que le reflet de la montée en puissance de quelques grands groupes, comme on l'a vu avec les sociétés impliquées dans la folle aventure de l'intelligence artificielle, et des puissances financières qui les accompagnent. Comme le dit avec raison Alain Minc, «c'est le capitalisme porté à son degré de concentration maximal». Avec une conséquence qui doit être prise en compte si on réfléchit à l'avenir de nos démocraties: ces milliardaires qui apparaissent tous les jours dans l'actualité construisent le monde de demain et leurs décisions ont autant d'importance, sinon plus, que celles de nos gouvernants.

Notre sort ne se décide pas qu'à Paris

L'actualité nous offre quelques tableaux particulièrement saisissants. On voit en France un gouvernement tétanisé face aux revendications des jeunes et de tous ceux qui réclament une hausse de leur pouvoir d'achat: il n'a rien à leur proposer parce qu'il n'en a pas les moyens financiers. À son niveau de dette et de déficit, avec un taux d'intérêt à dix ans qui vient de franchir le seuil symbolique de 5%, chaque concession devrait être compensée par des coupes dans d'autres budgets pour ne pas alourdir le déficit de l'État, qui devrait déjà monter à 156,4 milliards d'euros en 2007, sauf à aggraver encore le risque de crise financière.

«Quand on voit comment évolue le monde et quand on entend les propositions de ceux que l'on dit être les mieux placés dans la course à l'élection présidentielle, on ne peut qu'être pris par un certain malaise.»

Au même moment, en Californie, on voit les dirigeants de Nvidia augmenter leur programme de rachat de leurs propres actions de 150 milliards de dollars pour le porter à 235 milliards de dollars. Du jamais vu ! Même Apple est battue à plates coutures avec un programme de rachat de ses actions en 2024 de 110 milliards de dollars. Et Meta Platforms, le groupe de Mark Zuckerberg, annonce que pour la seule année 2026, ses dépenses d'investissement vont se situer entre 135 et 145 milliards de dollars!

Quand on voit comment évolue le monde et quand on entend les propositions de ceux que l'on dit être les mieux placés dans la course à l'élection présidentielle, on ne peut qu'être pris par un certain malaise. Renvoyer les immigrés ou faire payer les riches de notre pays, ces deux discours ont un point commun: ils peuvent être compris par tout le monde, mais ils ne résoudront rien. Faut-il rappeler que la crise du pouvoir d'achat qui est actuellement à la base de tous les mécontentements trouve sa cause immédiate dans la décision de Donald Trump de lancer sa guerre absurde contre l'Iran, avec l'impact que l'on sait sur les marchés pétroliers? De même, l'emprise démesuré de quelques grands groupes sur l'économie mondiale vient du refus des dirigeants américains de faire jouer les lois anti-trusts qui sont pourtant à la base du vrai capitalisme dont ils se réclament, basé sur la concurrence; et cette course à la puissance se joue maintenant à l'échelle mondiale.

La France à elle seule ne peut pas prétendre changer l'organisation du monde. Elle devra travailler au sein des organisations européennes et de toutes les organisations internationales aujourd'hui à la peine, mais dont on peut espérer qu'elles retrouveront un jour quelque crédit. En attendant des jours meilleurs, un gouvernement français peut certes prendre des décisions permettant à la France de mieux traverser cette période de grand désordre mondial, mais il ne faut pas se faire d'illusions : notre sort ne se décide pas qu'à Paris.

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