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Marc Landré : «IA, le jour où l’Amérique a coupé le courant»

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«Les deux tiers des dirigeants refusent de payer un centime de plus pour une solution d’IA européenne et plus de 7 sur 10 de perdre en performance.»

«Les deux tiers des dirigeants refusent de payer un centime de plus pour une solution d’IA européenne et plus de 7 sur 10 de perdre en performance.» Dado Ruvic / REUTERS

FIGAROVOX/TRIBUNE - Avant la décision prise par Donald Trump de limiter l’accès aux modèles d’IA les plus puissants aux seuls ressortissants américains, la plupart des chefs d’entreprise européens refusaient de payer un centime de plus pour une solution d’IA européenne, observe le consultant.

Marc Landré est associé au sein du cabinet de conseil en strategie Sia et ancien rédacteur en chef au Figaro


Le 12 juin, les États-Unis ont réservé l’accès à leurs modèles d’IA les plus puissants à leurs seuls ressortissants sur le territoire national. Une affaire en grande partie de politique intérieure, dont l’Europe n’a été qu’un dommage collatéral mais qui a privé des centaines de milliers d’utilisateurs et des milliers d’entreprises à travers le monde, du jour au lendemain, d’outils devenus critiques pour leur activité. C’est la première fois qu’un État applique les mécanismes du contrôle des exportations à un modèle de langage, renforçant l’accès différencié aux technologies de pointe au détriment des entreprises européennes. Jusqu’alors la menace était théorique mais le signal envoyé par l’administration Trump démontre que l’intelligence artificielle est, elle aussi, devenue une arme géopolitique.

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Un mois plus tôt, Sia avait demandé à l’institut OpinionWay de sonder un millier de dirigeants français sur leur rapport à la souveraineté numérique européenne. Plusieurs de leurs réponses permettent d’éclairer, avec un œil nouveau, ce qu’il vient de se passer. Seuls 9% des dirigeants, par exemple, citaient la souveraineté parmi leurs critères de choix d’une solution d’IA. Pour les autres, elle se situait tout en bas de la liste, loin derrière la cybersécurité (40%) ou le coût (25%). Pis, plus d’un sur deux estimait que la dépendance à des fournisseurs non-européens ne représentait pas un risque important. La décision américaine leur a démontré qu’ils se trompaient en validant un scénario qu’ils jugeaient improbable. En un claquement de doigts, le risque théorique est devenu une réalité opérationnelle.

Faut-il pour autant leur jeter la pierre ? Non. Car le même sondage livre un verdict tout aussi implacable sur la souveraineté telle qu’on nous la vend depuis dix ans. Les deux tiers des dirigeants refusent de payer un centime de plus pour une solution d’IA européenne et plus de 7 sur 10 de perdre en performance. La conclusion est claire : aucun dirigeant ne peut ou ne veut sérieusement se priver de plateformes offrant le plus haut niveau de protection et de résilience, faute d’alternative européenne crédible.

Des années d’obsession réglementaire n’ont produit ni champion européen de l’IA ni alternative crédible aux géants américains.

Qu’on se le rappelle : les dirigeants sont pragmatiques, pas irresponsables. Le vrai problème n’est pas la localisation des data centers, mais le transfert massif à bas bruit de valeurs que l’IA agentique organise : du travail en France vers le capital aux États-Unis. La suppression des emplois de cols blancs, remplacés par des outils américains, se traduira mécaniquement par de moindres rentrées fiscales et sociales dans l’Hexagone. Appeler à la hausse des salaires, comme le font d’une seule voix les partis à gauche et les syndicats de salariés, relève donc d’un contresens économique qui, s’il est suivi, nous précipitera un peu plus dans l’impasse du décrochage.

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D’autant plus que des années d’obsession réglementaire n’ont produit ni champion européen de l’IA ni alternative crédible aux géants américains, reléguant la souveraineté à ce qu’elle est devenue : un récit politique déconnecté de toute forme de bon sens.

L’urgence aujourd’hui n’est donc pas de promettre un «Airbus de l’IA» de plus, mais de négocier un cadre transatlantique de confiance, de convaincre les acteurs américains de développer leurs activités IA en Europe, et de libérer nos entreprises du carcan réglementaire qui les empêche d’adopter les meilleures solutions disponibles et les condamne à les développer aux États-Unis. Reste que négocier avec un partenaire qui peut vous couper le courant du jour au lendemain exige un rapport de force que l’Europe, désunie, est aujourd’hui incapable de produire.

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À tous les candidats à la présidentielle qui ont découvert en un week-end l’ampleur du problème et y sont allés d’un commentaire malavisé sur le mode «il faut, il n’y a qu’a», trois conseils de bon sens. Il faut d’abord arrêter de promettre des clouds souverains que personne ne veut acheter. Il faut ensuite arrêter d’empiler des règlements que personne ne peut appliquer. Enfin, il ne faut pas confondre souveraineté et protectionnisme numérique. La vraie souveraineté n’est pas territoriale mais décisionnelle. Ce que veulent les dirigeants français, c’est de la sécurité, du contrôle et de la performance, pas un drapeau européen en papier sur une boîte en carton. Un futur président averti en vaut deux.

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