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Presque deux ans jour pour jour après le décès de Joyce Echaquan à l’hôpital de Joliette, un autre membre d'une communauté autochtone est mort à la suite de circonstances troublantes.
Après avoir constaté plusieurs failles dans les soins donnés à Philippe Pinette, le Protecteur du citoyen a conclu à un manquement grave à la dignité humaine envers l'homme de 40 ans, originaire de Uashat, près de Sept-Îles, sur la Côte-Nord.
Il a rendu l'âme le 19 septembre 2022 à l'hôpital alors qu'il était sous la garde de l'Établissement de détention de Québec. Le médecin qui était responsable de l'infirmerie à la prison fait d'ailleurs face à une accusation criminelle.

La comparution du Dr Alain Bissonnette a eu lieu le 3 octobre 2025 au palais de justice de Québec. (Photo d'archives)
Photo : Facebook/Alain Bissonnette
Le Dr Alain Bissonnette a comparu en octobre dernier pour répondre à une accusation lui reprochant de ne pas avoir fourni les soins nécessaires à l'existence de Philippe Pinette entre les 2 et 11 septembre 2022.
Selon ce qu’a appris Radio-Canada, le médecin n’aurait pas donné suite aux signalements du personnel de la prison pour que le détenu soit transféré dans un hôpital en raison de son état.
Avertissement : ce texte contient des détails et des descriptions graphiques qui pourraient choquer certains lecteurs.

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Voyez le reportage de Yannick Bergeron. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Sébastien Vachon
Déshydratation sévère
Bien que Philippe Pinette ait succombé à une déshydratation sévère huit jours après avoir été admis à L’Hôtel-Dieu de Québec, l’accusation ne lui reproche pas sa mort. La Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) poursuit le Dr Bissonnette en vertu de l'article 215 du Code criminel.
L'article 215 n'est pas une infraction d'homicide involontaire, précise l'avocat criminaliste Me Félix-Antoine Turmel-Doyon. Cette disposition vise plutôt l'omission de remplir une obligation légale de soins envers une personne vulnérable sous sa garde. Il n'est donc pas nécessaire pour la poursuite de prouver hors de tout doute que cette omission est la cause du décès.
C'est d'abord et avant tout une accusation d'omettre de fournir les soins nécessaires à la vie, indépendamment que la personne décède ou pas, explique l'avocat.
Il plaide non coupable
Joint au téléphone, le Dr Bissonnette s'en est remis à son avocate. Me Nadine Touma précise que son client a plaidé non coupable. Il va se défendre vigoureusement, a-t-elle assuré.

Shannon Fontaine est le frère de Philippe Pinette.
Photo : Radio-Canada / Benoit Jobin
Pour Shannon Fontaine, le petit frère de Philippe, il est temps que la vérité éclate et fasse taire les rumeurs. Mon frère serait décédé à la prison parce qu'il aurait été battu. Non, ce n'est pas ça pantoute, confie-t-il en entrevue dans la résidence où il a grandi avec son frère, à Uashat.
L'ombre de Joyce Echaquan
Dans son rapport sur la mort de Joyce Echaquan, survenue en 2020, la coroner Géhane Kamel concluait que le racisme et les préjugés avaient contribué à son décès.
Deux ans plus tard, les institutions ont encore une fois fait preuve de discrimination, confirme le Protecteur du citoyen dans une lettre envoyée au frère de Philippe Pinette en décembre 2024.
Le Protecteur du citoyen a posé des questions à tous les établissements concernant le traitement discriminatoire subi par votre frère et en a conclu à un manquement grave à la dignité humaine.
L'organisme de surveillance confirme que son enquête a permis de constater des manquements dans les soins donnés à Philippe Pinette.
Le Protecteur relève que les mauvais traitements auraient commencé avant même son arrivée à Québec alors qu'il était détenu sur la Côte-Nord à l'été 2022.

Avant d'être transféré à Québec, Philippe Pinette a séjourné à l'Établissement de détention de Sept-Îles.
Photo : Radio-Canada / Benoit Jobin
La lettre fait état de manquements dans l'alimentation, l'hydratation, les soins d'hygiène, l'absence de suivis après une chute, l'absence d'évaluation de sa douleur et de suivi relatif à sa glycémie.
Le Protecteur du citoyen assure avoir fait plusieurs recommandations aux instances pour ne pas qu'une telle situation se reproduise, notamment d'améliorer la pratique infirmière en milieu carcéral, mais aussi pour faire appel au mécanisme en place de sécurisation culturelle.
La sécurisation culturelle prévoit que le personnel du réseau de la santé tienne compte des réalités culturelles et historiques des Autochtones dans toute interaction avec eux.
Longue agonie
Radio-Canada a pu consulter une quinzaine de mandats de perquisition obtenus par la Sûreté du Québec (SQ) dans le cadre de son enquête.
Les documents détaillent les derniers jours de Philippe Pinette après son arrivée à l'Établissement de détention de Québec, alors qu'il s'éteint à petit feu dans une cellule capitonnée.

La Sûreté du Québec a obtenu plusieurs mandats de perquisition dans le cadre de son enquête.
Photo : Radio-Canada
Il faut préciser qu'à cette étape des procédures, il s'agit strictement d'allégations qui restent à prouver devant les tribunaux.
Philippe Pinette purgeait une peine de deux ans moins un jour pour des gestes violents commis à l'endroit de membres du personnel du département de psychiatrie de l'hôpital de Baie-Comeau.
Le quadragénaire, qui était sous curatelle publique, était reconnu pour son comportement imprévisible envers les intervenants. Selon les informations contenues dans les mandats de perquisition, c'est le Dr Bissonnette qui a demandé son transfert de la prison de Sept-Îles vers celle de Québec, mieux outillée pour gérer ce type de cas lourd.
Comme un animal
La dernière demande d'autorisation judiciaire, signée par la sergente Nancy Tremblay de la SQ, indique que l'enquête portait sur une possible négligence criminelle causant la mort.
Dans le document de 26 pages, l’enquêteuse Tremblay relate que Philippe Pinette était dans un piteux état dès son arrivée à Québec. Elle y cite un rapport rédigé par une agente correctionnelle qui dénonce la situation en faisant la liste de ses observations.
Le soir de l'arrivée de Philippe Pinette, le 2 septembre 2022, l'agente Karina Pelletier constate que le détenu est couché directement sur le plancher de ciment de sa cellule capitonnée. Il a des spasmes dans les bras. Il tente de se mettre à genoux, mais retombe au sol.
Quelques jours plus tard, le 5 septembre, il ne fait que rouler sur lui-même, nu. L'agente correctionnelle l'observe alors utiliser son bras pour renverser au sol un verre de lait qu'il a léché sur le plancher comme un animal, a-t-elle écrit dans son rapport.
Shannon Fontaine, qui prend connaissance du contenu des mandats pour la première fois durant notre entrevue, est déstabilisé. Qu'il a léché sur le plancher comme un animal..., lit-il, avant de laisser planer un long silence comme pour encaisser le poids des mots.

Shannon Fontaine a pris connaissance du contenu des mandats pour la première fois récemment.
Photo : Radio-Canada
En détention, son frère était incapable de prendre ses médicaments. Toujours selon l'agente correctionnelle Pelletier, le détenu répète fort des mots qu’elle croit être de l'innu ou le marmonnage d'une personne en panique. Il est inerte et n'a pas de contact visuel avec ses interlocuteurs qui étaient incapables d'attirer son attention.
L'infirmière Annie Tremblay a déclaré aux enquêteurs avoir soulevé tous les jours la nécessité d'un transfert de Philippe Pinette vers l'hôpital à sa superviseure, qui lui répondait que les demandes étaient refusées par le Dr Bissonnette.
Sa collègue Annie Flamand a aussi indiqué avoir entendu la rumeur que le Dr Bissonnette le connaissait très bien, car il a travaillé auprès de lui dans le passé et qu'il était convaincu qu'il s'agissait d'un trouble comportemental plus que médical.
Elle voyait Pinette comme quelqu'un qui avait besoin d'aide plus que comme quelqu'un de dangereux, relate la dénonciation judiciaire.
Shannon Fontaine se souvient qu'avant que la schizophrénie n’afflige son frère, vers l'âge de 19 ans, il était bon en math, aussi en dessin. C’était un artiste.

Une rare photo de famille que Shannon Fontaine (en bas à gauche dans les bras de son père, Nazaire) garde précieusement. Sa mère, Mathilda Pinette, pose sa main sur Philippe.
Photo : Gracieuseté
L'infirmière Flamand avait aussi noté une différence de perception du milieu carcéral quant à la condition de Pinette. Pour les agents, Pinette était un danger, alors que, pour les infirmières, il était des plus vulnérables.
On ne le perdra pas
Dans un rapport rédigé après le décès, le chef d'unité de l'infirmerie, Simon Giroux, relate un échange survenu le jeudi 8 septembre. Alors qu'il s'inquiétait de l'état du détenu et de son alimentation, le Dr Bissonnette l'aurait avisé qu'il se donnait jusqu'au lundi pour l'évaluer.
Il aurait même assuré que le détenu n’allait pas mourir s’il ne mangeait pas de la fin de semaine. Selon le chef d’unité, le médecin lui a dit clairement : Ne vous inquiétez pas, on ne le perdra pas.
Les témoignages consignés par la SQ pour les journées des 9 et 10 septembre décrivent un homme dans un état catatonique, faisant ses besoins sur lui-même. L'infirmière Annie Flamand a raconté aux enquêteurs avoir tenté de l'hydrater et de prendre ses signes vitaux le samedi 10 septembre, sans succès.
Regard vide
Le corps de l'homme était raide, sa mâchoire serrée. L'eau coulait sur ses joues sans qu'il puisse déglutir. Elle a passé son doigt devant ses yeux qui sont restés fixés dans le vide devant lui, rapporte le document judiciaire.
Selon la déclaration de l'infirmière, les doigts de Philippe Pinette étaient si froids et peu irrigués qu'il était devenu impossible d'obtenir une goutte de sang pour vérifier sa glycémie, une procédure nécessaire puisqu'il était diabétique.
Ce n'est que le dimanche 11 septembre, après que le personnel eut constaté qu’il respirait à peine, que le Dr Bissonnette a finalement autorisé son transfert à l'hôpital.
Coma artificiel
Philippe Pinette a été transporté par ambulance d'abord à l'Hôpital de l’Enfant-Jésus et ensuite à L'Hôtel-Dieu de Québec, où il a été plongé dans un coma artificiel et placé sous dialyse permanente.
Le rapport final d'autopsie daté de mai 2023, cité dans le document policier, attribuera la mort à une déshydratation sévère et ses complications.
Pour Shannon Fontaine, dernier membre de la famille immédiate de Philippe Pinette encore vivant, il ne fait aucun doute que son grand frère aurait été traité différemment dans les derniers mois de sa vie s'il avait été blanc. Ça aurait été autrement, moi, je dis oui.
Son père, Nazaire, qui était malade, est mort trois semaines après Philippe, sans avoir pu connaître la vérité.

Shannon Fontaine au cimetière de Uashat, entre la croix à la mémoire de son frère et la pierre tombale de sa mère, Mathilda Pinette.
Photo : Radio-Canada / Benoit Jobin
Système sous pression
L'enquête met également en lumière un changement administratif survenu quelques mois avant le drame. En avril 2022, la gestion des soins à la prison de Québec est passée du ministère de la Sécurité publique au CIUSSS de la Capitale-Nationale.
Selon Audrey Meloche, une gestionnaire infirmière citée dans l'enquête, l'infirmerie de 30 cellules composait alors avec un manque de personnel. Le Dr Bissonnette, qui comptait une trentaine d’années d’expérience en milieu carcéral, en était le médecin responsable avant et après cette transition.
Il a remis sa démission au CIUSSS de la Capitale-Nationale en juin 2024, mais est toujours inscrit au tableau du Collège des médecins du Québec. L'organisation a confirmé que le Dr Bissonnette peut toujours pratiquer la médecine sans restriction, mais a refusé de confirmer ou d'infirmer la tenue d'une enquête déontologique à son endroit.
Le CIUSSS de la Capitale-Nationale et le CISSS de la Côte-Nord n'ont pas voulu donner d'entrevue sur les événements précis entourant la mort de Philippe Pinette. On assure toutefois avoir apporté des correctifs pour répondre aux recommandations émises par le Protecteur du citoyen.
Le ministère de la Sécurité intérieure a pour sa part refusé de commenter l'affaire en raison du processus judiciaire en cours.
Écart de conduite à prouver
Pour obtenir une condamnation en vertu de l'article 215, la poursuite devra démontrer que l'inaction du médecin a mis en péril la santé de Philippe Pinette. Il faut établir que la personne a eu un comportement qui s'écarte de façon marquée de la personne diligente placée dans les mêmes circonstances, précise Me Félix-Antoine Turmel-Doyon.

Félix-Antoine Turmel-Doyon est avocat criminaliste.
Photo : Radio-Canada
Peine moins sévère
Si jamais l'accusé était reconnu coupable, le fait qu'il ne soit pas accusé d'avoir causé directement la mort aura un effet majeur sur la suite des choses.
La différence va se situer au niveau de la peine, souligne l'avocat criminaliste. L'éventail des sentences qui est possible sera évidemment beaucoup moins sévère que dans le cas d'un homicide involontaire coupable.
L'omission de fournir les choses nécessaires à la vie prévoit une peine maximale de cinq ans de détention, contre une possibilité d'emprisonnement à perpétuité pour une négligence criminelle causant la mort ou un homicide involontaire.
Le dossier du Dr Alain Bissonnette doit revenir à la Cour du Québec la semaine prochaine pour la suite des procédures. Il n’a toujours pas annoncé s’il souhaite subir un procès devant un juge seul ou un jury.


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