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« À l'Assemblée nationale svp! » La députée indépendante et ex-ministre Maïté Blanchette Vézina ne s'adresse pas à un garde du corps, mais à son GPS. Après trois années comme passagère, au sens propre comme au sens figuré, dit-elle, la voici désormais bien assise dans le siège du conducteur. Mais depuis son départ fracassant de la Coalition avenir Québec (CAQ), où s'en va la députée de Rimouski? C'est ce que nous avons tenté de savoir en faisant, à ses côtés, les trois heures de route qui séparent son fief de la capitale.

Maïté Blanchette-Vézina a retrouvé le plaisir de conduire après trois années comme ministre, où elle avait un chauffeur.
Photo : Radio-Canada
Mais avant de se rendre à l'Assemblée nationale, un petit détour en 2019 s'impose. Maïté Blanchette Vézina est alors mairesse de Sainte-Luce, une petite ville qui compte près de 3000 habitants à l'est de Rimouski.
Le conseil municipal vient d'adopter une résolution, plus symbolique qu'autre chose, pour s'opposer à l'exploitation d'hydrocarbures sur son territoire, trois ans avant que Québec décide d'interdire la production de pétrole et de gaz.
Cette prise de position éveille Québec Solidaire (QS). En mars de la même année, l'actuel co-porte-parole du parti, Sol Zanetti, alors simple député, passe la soirée chez la mairesse verte en compagnie d'autres apparatchiks.
Chez QS, on imagine déjà Maïté Blanchette Vézina comme candidate vedette pour l'élection de 2022. La principale intéressée laisse alors planer le suspense… et se présente finalement pour la CAQ.
Trois ans plus tard, l'ex-mairesse de gauche s'apprête à prendre la parole au congrès du Parti conservateur du Québec. Nul doute que personne n'aurait parié là-dessus à l'époque.

Maïté Blanchette Vézina à son arrivée au poste de mairesse de Sainte-Luce en 2017.
Photo : Radio-Canada / Miriane Demers-Lemay
Oui, j'étais membre de QS à ce moment-là, confirme la députée indépendante. J'étais membre de QS, du PQ et de la CAQ en même temps, se reprend-elle. Regard intrigué du passager.
OK, ça peut sembler contradictoire, mais je ne faisais pas du militantisme pour aller toutes les semaines aux réunions de tout le monde, c'était plus pour m'informer sur ce que font les partis.
J'ai des valeurs un peu à gauche et d'autres un peu à droite. Peut-être que ça fait de moi quelqu'un qui est difficile à cerner?

Maïté Blanchette Vézina est députée indépendante de Rimouski depuis qu'elle a quitté le caucus de la Coalition avenir Québec, en septembre 2025. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel
Son récent rapprochement avec le Parti conservateur a fait bondir des gens qui ont travaillé très étroitement avec elle dans le passé.
Ça me surprend tellement. Je n'en reviens pas. Ça ne ressemble pas à ce que je connais d'elle, nous a confié Micheline Barriault, qui était conseillère municipale à Sainte-Luce lorsque Maïté Blanchette Vézina était mairesse.
Jean-François Fortin, maire du village voisin de Sainte-Flavie, a lui aussi côtoyé de près l'ancienne mairesse.
Je n'ai jamais pensé, dans ce temps-là, qu'elle avait des valeurs conservatrices, a-t-il dit.
Invitée vedette au congrès du parti d'Éric Duhaime
Pourtant, ses valeurs plus à droite, Maïté Blanchette Vézina les assume complètement. Un exemple? Dans son programme, le Parti conservateur propose de transférer au privé la gestion d'hôpitaux. Ça ne serait pas mauvais. Est-ce qu'il y a des gains d'efficacité à avoir le privé en santé? Clairement, fait valoir la députée.

Éric Duhaime et Maïté Blanchette Vézina souhaitent collaborer pour certains dossiers. (Photo d'archives)
Photo : Facebook : Éric Duhaime
Ce n'est pas Éric Duhaime qui va se plaindre d'une telle déclaration. Le chef conservateur s’est d’ailleurs dit en « opération séduction » dans le but d’accueillir la députée dans ses rangs.
C'est sûr qu'il a à gagner d'avoir un élu qui a déjà été ministre dans son équipe, convient la députée.
L'ex-ministre caquiste a consenti à prononcer un discours au congrès du parti à la fin du mois de janvier, mais pas question de se faire instrumentaliser.
C'est certain que lui [Éric Duhaime] voudrait m'utiliser, mais moi, je ne veux plus me faire utiliser.
Qu'est-ce que la députée indépendante de Rimouski a à gagner d'une association avec un parti qui n'a récolté que 4,75 % des voix dans sa circonscription lors du dernier scrutin?
Mon seul calcul, c'est de faire avancer les changements qu'il faut apporter à l'État québécois pour que les régions soient bien représentées, dit-elle.

Quelques semaines après avoir quitté la CAQ, Maïté Blanchette Vézina est partie en croisade pour le prolongement de l'autoroute 20 au Bas-Saint-Laurent et réclame que ce projet devienne une priorité nationale. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada
Elle entend donc utiliser la tribune que lui offre le parti d'Éric Duhaime pour prêcher le développement régional et la décentralisation, deux concepts qui font partie du vocabulaire d'à peu près tous les élus régionaux depuis 75 ans. Mais selon Maïté Blanchette Vézina, il s'agit bel et bien de valeurs qui se situent à droite de l'échiquier politique.
Je suis prête à travailler avec tous ceux qui sont prêts à faire avancer les dossiers qui sont importants pour ma région. Et le Parti conservateur du Québec a une volonté nommée de s'implanter en région et de faire avancer des dossiers régionaux.
Ici, une petite pause historique s'impose. Il y a exactement 10 ans, le chef du Parti conservateur, Éric Duhaime, alors animateur vedette à la radio de Québec, avait suggéré de fermer la région de la Gaspésie. Il faut que la Gaspésie arrête de demander au reste du Québec de la faire vivre, affirmait-il.
Maïté Blanchette-Vézina, députée prorégions, éprouve-t-elle un malaise face à cette ancienne déclaration du chef conservateur?
Je lui en ai parlé, avoue-t-elle. Mais c'était un stunt [coup d’éclat] à l'époque où il travaillait avec Nathalie Normandeau. Il m'a dit que c'était pour faire monter les [sondages] BBM.
L'image d'une ancienne ministre caquiste serrant la main d'Éric Duhaime sous les applaudissements des militants, en plein congrès du PCQ, pourrait aussi constituer un autre coup d’éclat pour le chef conservateur.
Qui plus est, la présence de la députée indépendante de Rimouski à l'événement ne sera certainement pas de nature à atténuer les rumeurs selon lesquelles elle se prépare à vêtir officiellement l'uniforme conservateur en vue de l'élection de l'automne prochain.
Orpheline de parti
Nous voici maintenant dans la région de Montmagny, sortie 369. Il faut ajouter du lave-vitre. La conductrice se gare dans l'accotement et prend une pause.

La députée dit prendre plaisir à conduire après trois années comme ministre où elle n'a pratiquement pas touché à un volant.
Photo : Radio-Canada
Montmagny, c'est là où elle a grandi. Ses parents y habitent toujours. Le parti d'Éric Duhaime a fait bonne figure dans cette circonscription nommée Côte-du-Sud en 2022, arrivant deuxième avec près du quart des voix, derrière la CAQ.
Il serait logique de croire que cette circonscription serait toute désignée pour elle. Mais la principale intéressée ferme la porte assez rapidement. L'appel de la terre natale ne résonne pas très fort. Je suis pas mal sûre que non à 99 %.
De toute manière, pas question non plus de prendre sa carte du PCQ. Elle assistera au congrès à titre de conférencière, et non comme membre.
J'ai de la misère maintenant à me voir dans un parti. J'apprécie ma liberté. Je suis une orpheline politique.
Sa décision de se représenter ou non n'est pas prise, jure-t-elle. Je vais prendre le temps des Fêtes pour y penser. Elle ajoute que si elle fait campagne en 2026, il serait surprenant que ce soit ailleurs qu'à Rimouski.

Maïté Blanchette-Vézina en compagnie de François Legault lors du lancement de sa campagne électorale, en 2022. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Samuel Ranger
Lorsqu'elle a quitté la CAQ – une semaine après son exclusion du conseil des ministres – Maïté Blanchette Vézina a reçu bon nombre de messages d'encouragement, mais aussi des commentaires belliqueux, raconte-t-elle. On lui reprochait d'être calculatrice et d'avoir quitté un navire qui se dirigeait à toute allure vers un récif.
La voie facile pour ma carrière aurait été de rester à la CAQ et de juste faire mon temps. J'ai choisi la voie la plus difficile. Ce ne sont pas tous les élus indépendants qui font des motions, qui amènent des citoyens au parlement comme je le fais.
De sortir et d'attaquer le premier ministre, c'est tout sauf penser à sa carrière politique.
Calculatrice, elle jure ne jamais l'avoir été. Elle insiste : elle n'a pas l'intention de se laisser guider par la boussole de l'opportunisme, quoi qu'en disent ses détracteurs. Son ancienne adversaire de Québec Solidaire, Carol-Ann Kack, chroniqueuse au journal Le Soir, écrivait d'ailleurs, en octobre, qu'il était difficile de ne pas voir, dans tout cela, une préparation du terrain pour se présenter sous la bannière du Parti québécois aux prochaines élections.
C'est zéro un calcul, et si c'était un calcul, oui j'aurais contacté le Parti québécois pour voir s'il y a de la place, se défend la principale intéressée.
En novembre, le chef péquiste Paul St-Pierre-Plamondon avait cependant été clair. Il n'y aura pas de transfuges caquistes, ça ne nous intéresse pas.
La simple idée de renouer avec une ligne de parti la rebute de toute manière, jure-t-elle, en ajoutant : je n'avalerai plus les couleuvres que j'ai déjà avalées.
Stablex, chronique d'une démission annoncée
Quand l'ex-ministre au volant évoque des couleuvres au déjeuner, c'est beaucoup du dossier Stablex dont il est question.
Nous sommes encore loin des ponts de Québec, il reste du temps pour creuser l'abcès.

Le projet d'expansion de l'entreprise Stablex, à Blainville, a constitué le début de la fin à la CAQ pour Maïté Blanchette Vézina qui a dû défendre le projet contre vents et marées. On la voit ici en compagnie de Francois Legault et François Bonnardel. (Photo d'archives)
Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot
Pendant que nous abordons cet épineux dossier, des moments de silence s'enchaînent. Pas que la conductrice veut se concentrer sur la route avec le trafic qui augmente, mais bien parce qu'elle est toujours tenue de respecter la confidentialité des discussions qui ont eu lieu pendant le conseil des ministres.
Dans mon cheminement, il y a un avant et un après Stablex. On ne se présente pas en politique pour faire un dossier de même.
Le projet d'expansion de Stablex soulève encore une forte opposition. Il prévoit l’enfouissement de 8 millions de mètres cubes supplémentaires de déchets dangereux dans une zone écologiquement fragile à Blainville, au nord de Montréal.
C'est Maïté Blanchette Vézina, en sa qualité de ministre des Ressources naturelles et des Forêts, et non le ministre de l'Environnement de l'époque, Benoit Charette, qui a été mandatée par l'entourage du premier ministre pour déposer un projet de loi controversé, adopté sous bâillon, dans le but d'exproprier la Ville de Blainville d'un de ses terrains afin de permettre à l'entreprise américaine d'aller de l'avant.

La ministre des Ressources naturelles et des Forêts a déploré des actes de vandalisme à son bureau de Rimouski.
Photo : Fournie par Maïté Blanchette Vézina
Pas évident à gérer quand on se présente comme une partisane de la décentralisation à l'écoute des régions.
– Députée : C'est un dossier qui a affecté ma confiance en l'équipe.
– Journaliste : Avez-vous pensé à démissionner à ce moment-là?
– Députée : Oui, à ce moment-là, j'y ai réfléchi. On écoute ce que des députés d'opposition disent et pendant ce bâillon-là et il y a des moments où j'ai eu envie de quitter.
– Journaliste : Pourquoi ne pas avoir quitté alors?
– Députée : Il y avait la réforme du régime forestier en cours. Je me sentais le devoir d'aller jusqu'au bout pour le développement des régions.
Mais elle n'a pas pu se rendre jusqu'au bout, justement. En septembre, le premier ministre décidait de lui retirer son titre de ministre. Quelques jours plus tard, le nouveau titulaire des Ressources naturelles et de la Faune, Jean-François Simard, annonçait l'abandon du projet de loi 97.
Le processus pour moderniser la gestion des forêts québécoises repartait à zéro, ce qui n'a pas tant étonné l'ex-ministre.
Je sentais qu'on me disait des choses et que ce n'est pas ce qui allait arriver, raconte-t-elle, visiblement encore ébranlée par la tournure des événements. La garde rapprochée du premier ministre lui donnait des mandats voués à l'échec, estime-t-elle.
Et vous vous sentiez hypocrite à ce moment-là?, lui demande-t-on. Oui, répond-elle sans hésiter.

Le directeur de cabinet Martin Koskinen, l'organisatrice en chef de la CAQ Brigitte Legault et le chef caquiste François Legault.
Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Si on l'a entendu amère à l'endroit de François Legault lorsqu'elle a été écartée du caucus, le qualifiant même de paternaliste et l’incitant à laisser sa place, on la sent tout aussi courroucée à l'égard du chef de cabinet du premier ministre, Martin Koskinen.
Le chef de cabinet du PM est non élu et il contrôle beaucoup de choses, avance-t-elle, prudemment encore, de peur de bafouer un secret du conseil des ministres.
– Journaliste : Mais, est-ce que ça pouvait aller jusqu'à dire à la ministre quoi dire?
– Députée : Ah oui! On m'a imposé certaines positions.
– Journaliste : Lesquelles?
À ceci, la députée ne répond pas. Secret d'État, solidarité ministérielle oblige. On passe à la prochaine question.

À l'approche des ponts pour se rendre à Québec, le sujet du troisième lien devient incontournable. La députée s'explique encore mal l'attachement du gouvernement pour ce projet. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Philippe Kirouac
Le voyage tire à sa fin, nous voici aux abords du pont Pierre-Laporte. Boulevard Champlain, prochaine sortie, indique le GPS.
Le sujet du troisième lien est incontournable. Ce dossier-là a aussi affecté ma confiance.
Maïté Blanchette Vézina raconte que lors de l'abandon du projet, en avril 2023, avant sa première résurrection, des membres du conseil des ministres, dont elle, ont appris la nouvelle dans les médias.
Ç'a été comme une carte enlevée dans un château de cartes. C'est un peu étrange qu'on gère comme cela.
Depuis, le projet a refait surface moult fois. La députée de Rimouski s'explique encore très mal l'attachement émotif du gouvernement pour ce projet, alors que celui du parachèvement de l'autoroute 20 a été mis sur la voie d'évitement jusqu'en 2030.
Mais tu sais, pour Amélie [NDLR : Amélie Dionne, la ministre qui l'a remplacée comme responsable du Bas-Saint-Laurent], le troisième lien c'est un bon projet pour l'Est-du-Québec!, dit-elle, sourire en coin. On sent l'ironie. Elle ne s'en cache pas non plus. Elle répète ce qu'elle doit dire!
Il n'y a pas très longtemps, c'est la députée de Rimouski qui devait dire les lignes écrites d'avance. Et elle n'y dérogeait pas d'une virgule d'ailleurs.

Maïté Blanchette Vézina déplore avoir dû suivre les lignes de parti dans des dossiers qu'elle n'avait pas toujours envie de défendre. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Sylvain Roy Roussel
Aujourd'hui, Maïté Blanchette Vézina dit enfin ce qu'elle pense et elle n'a pas l'intention de s'arrêter en chemin. Elle insiste : elle agit avec un seul objectif en tête : le bien de la région.
Sa carrière, le pouvoir, la vie trépidante de parlementaire sont des considérations secondaires, jure-t-elle.
Terminus : Assemblée nationale, scande le GPS d'une voix mécanique. L'appareil d'aide à la conduite nous a menés à bon port, contournant les écueils de la route.
Dans les corridors du parlement cependant, la députée indépendante ne compte maintenant que sur elle-même pour atteindre sa destination.


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