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Claude Morin demeurera à jamais un personnage controversé. Ses détracteurs verront toujours en lui un salaud qui a collaboré avec la GRC pour saboter le projet d’indépendance. Les autres continueront à penser qu’il était bien intentionné et que sa faute aura consisté à se croire plus fin que des experts du renseignement.
Il est vrai que le « père de l’étapisme » ne péchait pas par excès d’humilité, et il cultivait avec un plaisir évident son image de sphinx. Il était du genre à être sincèrement convaincu qu’il avait tout compris avant tout le monde et que personne ne pouvait le berner. Il était savoureux de l’entendre dire de quelqu’un qu’il ne se prenait pas pour une queue de cerise.
Jouer à l’espion n’était certainement pas pour déplaire à cet amateur de polars, qui se passionnait pour les transmissions sur ondes courtes à une époque où ce n’était pas si courant. Se faire rouler dans la farine par Pierre Elliott Trudeau, comme il l’a été lors de la nuit des longs couteaux, était cependant trop mortifiant pour qu’un homme aussi vaniteux accepte de jouer le rôle du nigaud, que ce soit pour de l’argent ou par une secrète allégeance à la cause fédéraliste.
Les hommages prudents que la classe politique a rendus au politicien décédé mardi témoignent de l’ambivalence des sentiments qu’il continue d’inspirer. La première ministre, Christine Fréchette, a salué sa contribution à la Révolution tranquille. Le chef du Parti québécois (PQ), Paul St-Pierre Plamondon, a parlé d’une « marque indélébile » sur la société québécoise, qui ne peut cependant pas faire oublier les « zones d’ombre ».
On peut néanmoins imaginer la consternation de René Lévesque et les doutes qui l’ont assailli quand la directrice du bureau du Québec à Ottawa, Loraine Lagacé, l’a informé des agissements de son ministre. Que ce dernier ait eu l’imprudence de se confier à elle donne cependant l’impression qu’il ne pouvait pas résister au besoin de faire étalage de ce qu’il considérait comme une suprême habileté.
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Les « purs et durs » du PQ n’ont jamais pardonné à Claude Morin le virage étapiste qu’il avait convaincu M. Lévesque d’effectuer au congrès de 1974 et sans lequel ils croyaient que l’indépendance aurait pu être réalisée. En réalité, le chef du PQ semblait déjà envisager un tel virage dès la campagne électorale de 1973, malgré la position officielle de son parti.
Certes, rien n’est impossible, mais il est très difficile de croire que le PQ aurait pu remporter une élection référendaire en 1976, alors que 60 % des Québécois ont répondu Non quatre ans plus tard à une simple proposition de négocier la souveraineté-association, dont la réalisation aurait dû être confirmée dans un deuxième référendum.
Il paraît plus probable que le PQ aurait été défait et que cela aurait entraîné le départ du père fondateur, dont le leadership était fortement contesté à peine quelques mois avant la victoire historique du 15 novembre, qui a pris pratiquement tout le monde par surprise.
Les délégués au congrès de décembre 1981 ont mené M. Lévesque au bord de la démission en remettant le cap sur l’élection référendaire. On peut encore se demander si Jacques Parizeau s’est réellement trompé de micro, quand il a semblé pendant un moment appuyer ce qui ressemblait à une rébellion.
Ce que l’on sait, c’est qu’une fois devenu chef du PQ, M. Parizeau n’a pas voulu relancer ce débat. Il a opté pour la tenue d’un référendum et la question posée était presque aussi alambiquée que celle de 1980.
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Quoi qu’il en soit, les « zones d’ombre » évoquées par Paul St-Pierre Plamondon n’enlèvent rien à la contribution de Claude Morin à l’éveil des années 1960. Il vaut la peine de relire son livre intitulé L’art de l’impossible, qui relate les premières incursions du Québec sur la scène internationale, quand la moindre note de service interceptée par Ottawa déclenchait une véritable tempête.
Dans l’esprit de Jean Lesage et de Daniel Johnson, qui avaient encouragé les efforts de leur sous-ministre des Affaires fédérales-provinciales, il ne s’agissait évidemment pas de jeter les bases d’un futur pays, mais simplement d’assurer au Québec un minimum d’espace pour affirmer sa différence.
D’un point de vue fédéral, c’était déjà trop. Les préparatifs de Jacques Parizeau en vue d’une reconnaissance internationale d’un Québec indépendant au lendemain d’un Oui ont d’ailleurs démontré le profit qu’un gouvernement souverainiste pourrait tirer du réseau diplomatique que M. Morin s’employait à mettre en place.
À l’époque, il prenait manifestement un grand plaisir à faire enrager Ottawa. Bien entendu, on peut se lasser de tout, mais on est plutôt porté à croire que ce plaisir augmentait au rythme de l’inquiétude que la montée du mouvement indépendantiste créait dans la capitale fédérale. Pourquoi diable aurait-il cherché à l’apaiser en trahissant ?


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