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Les vétérinaires débattent de l’IA et de la détresse face à une pénurie criante

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À Charlottetown, le congrès annuel de l’Association canadienne des médecins vétérinaires (ACMV) réunit plus de 1300 participants. Venus des quatre coins du pays, ces professionnels de la santé animale se rassemblent pour quelques jours d'échanges, de formations et de débats sur l'avenir et les défis d'un secteur en pleine mutation.

Dans les couloirs de l’hôtel Delta où se tient le congrès, l'atmosphère oscille entre l'enthousiasme des retrouvailles et la gravité des sujets abordés.

Pour les vétérinaires, souvent isolés au quotidien, l'événement est une bouffée d'oxygène, comme l’explique Lucie Hénault, médecin vétérinaire à Montréal et présidente du regroupement de vétérinaires indépendants Flair et Cie au Québec.

Pouvoir échanger avec les collègues, voir que les problèmes sont partagés, les solutions communes, ça nous donne une nouvelle énergie.

Au centre des discussions cette année, l’émergence de l'intelligence artificielle qui redessine les contours de la pratique en clinique. Alors que la profession fait face à un manque de temps, l'intelligence artificielle devient un outil capable d’alléger les tâches administratives.

En dictant leurs examens et leurs discussions avec leurs clients, les vétérinaires voient leurs dossiers rédigés automatiquement par l'intelligence artificielle, s'évitant ainsi des heures de paperasse en fin de journée, explique Jean Gauvin, vétérinaire retraité et président du groupe consultatif des communications de l'ACMV.

Le revers de la médaille : le phénomène ChatGPT

Au-delà de l'automatisation de la paperasse, ces nouveaux outils peuvent assister les vétérinaires dans leurs prises de décision cliniques. Si on suggère un traitement ou certains diagnostics différentiels, ça peut même nous aider à nous orienter sur quel test devrait être fait, explique Jean Gauvin.

Ça ne remplace pas du tout la médecine, c'est juste que ça facilite la procédure. Étant donné qu'on a une pénurie de professionnels, il faut que les vétérinaires soient encore plus efficaces.

Si l’intelligence artificielle intégrée aux logiciels médicaux est perçue comme une bonne nouvelle, l'accès généralisé du grand public à des outils comme ChatGPT amène son lot de complications.

Les vétérinaires doivent composer avec des clients ultraconnectés, qui s'improvisent experts avant même d'entrer en consultation. Lucie Hénault évoque ce couteau à double tranchant.

On a beaucoup de clients qui vont avoir trouvé un diagnostic avec ChatGPT. Ils s'attendent à certaines étapes, mais ils ne s'attendent pas nécessairement aux coûts qui viennent avec, rapporte-t-elle. Puis des fois, le diagnostic est complètement erroné parce que l'intelligence artificielle ne remplace quand même pas un doctorat.

200 vétérinaires recherchés en Atlantique

Derrière l'effervescence des innovations technologiques, le congrès met aussi en lumière la grande vulnérabilité des vétérinaires au Canada. Le pays connaît une pénurie criante de main-d'œuvre : il manque environ 200 vétérinaires dans la région de l'Atlantique, et près de 4000 à l'échelle nationale.

Pour surmonter ce défi, Jean Gauvin rappelle l’importance de former et d'intégrer davantage de professionnels.

L’ACMV demande d'une part au gouvernement fédéral d'investir massivement dans les infrastructures des cinq facultés vétérinaires canadiennes afin d'augmenter le nombre de diplômés.

Jean Gauvin.

« Il n'existe malheureusement aucune solution miracle pour régler la pénurie de vétérinaires », reconnaît Jean Gauvin, vétérinaire à la retraite.

Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult

D'autre part, l’association réclame la création d'un centre national d'évaluation pour les vétérinaires formés à l'étranger. Actuellement, seule une cinquantaine de ces professionnels hors facultés agréées parviennent à intégrer le marché canadien chaque année. Un tel centre permettrait de quadrupler ce chiffre pour atteindre les 200 diplômés annuels et d'ainsi introduire immédiatement de nouveaux vétérinaires dans le système.

En attendant, la pénurie actuelle entraîne une surcharge de travail exacerbée par des enjeux financiers. Lucie Hénault tire la sonnette d’alarme.

La profession est fragile, la détresse est vraiment importante. On a un taux de suicide beaucoup plus élevé que dans la population en général, une charge mentale immense.

Une profession fragilisée

Selon la vétérinaire, le quotidien est un véritable ascenseur émotionnel, où s'enchaînent sans transition des moments joyeux, comme l'accueil d'un chiot, et des épreuves déchirantes comme une euthanasie difficile ou des discussions financières tendues avec des clients dépassés par les coûts.

Cette pression de devoir soigner au mieux tout en composant avec les budgets et les urgences de dernière minute rend la conciliation travail-famille complexe, souligne-t-elle.

Lucie Hénault.

« Le plus important, c'est que le vétérinaire reste indépendant dans ses choix pour pas qu'on puisse avoir quelqu'un qui nous impose de vendre tel produit plutôt qu’un autre », affirme la vétérinaire Lucie Hénault.

Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult

Un constat sombre corroboré par Jean Gauvin, qui mentionne une étude récente selon laquelle 50 % des vétérinaires ne recommanderaient pas à leurs propres enfants d'embrasser cette carrière.

Le vétérinaire retraité évoque, lui aussi, les longues heures de travail, les urgences, la pression constante pour plus de productivité, les clients de plus en plus exigeants. À cela s'ajoute le choc de la réalité pour les jeunes diplômés.

Quand on devient vétérinaire, c'est par amour des animaux, puis on arrive sur le marché du travail et on est confronté à la réalité de l'argent, comme quoi il faut faire des sous pour pouvoir rentabiliser son salaire; ça, c'est plus difficile, observe Jean Gauvin, qui insiste sur l’importance du mentorat pour fidéliser les nouvelles recrues.

Pistes de solutions : assurances et mentorat

Pour contrer cette détresse, les experts s'accordent sur la nécessité de démocratiser les assurances pour animaux de compagnie — qui éviteraient de lier la vie d'un animal aux capacités financières de son maître.

Au Canada, à peine 4 % des propriétaires d'animaux ont contracté une assurance, contre 90 % en Suède.

Les assurances pourraient régler un paquet de problèmes, parce qu'à ce moment-là, le propriétaire n'est pas obligé de réfléchir à : "qu'est-ce que je vais être obligé de couper dans mon budget pour pouvoir me permettre de traiter l'animal?", affirme Jean Gauvin.

Il conseille d'ailleurs de faire assurer son animal le plus rapidement possible lors de l’achat ou de l’adoption, pour éviter qu’une maladie soit exclue de la police d’assurance.

Des centaines de personnes assistent à une conférence.

Des centaines de vétérinaires de tout le pays assistent à des conférences et échangent sur leurs défis pendant quatre jours à Charlottetown.

Photo : Radio-Canada / Marine Ernoult

Qu'il s'agisse de la montée en puissance des grands groupes corporatifs ou du maintien de cliniques indépendantes, les professionnels s'accordent pour dire que les structures de travail doivent intégrer la qualité de vie pour pérenniser le métier.

Il faut offrir un environnement de travail sain. C'est pas normal de ne même pas avoir le temps de manger, on ne peut pas toujours avoir des équipes sur la go, insiste Lucie Hénault.

Alors que le congrès se poursuit à Charlottetown, le message envoyé par les vétérinaires est clair : pour continuer à soigner efficacement les animaux de compagnie et d'élevage du pays, il est urgent de commencer par prendre soin de ceux qui les soignent, selon les mots de Lucie Hénault.

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