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L’euro numérique ne verra le jour qu’en 2029, mais les débats vont déjà bon train au sein de l’UE pour savoir qui sera chargé de son émission. L’autorité de régulation européenne, sous la houlette de Christine Lagarde, insiste sur le fait que ce sont les États qui doivent émettre cette « monnaie électronique ». Le gouverneur de la Banque de France, Denis Beau, plaide quant à lui pour donner carte blanche au secteur privé : chaque banque créerait le volume de monnaie dont elle a besoin. Selon les économistes parisiens, l’Europe pourrait ainsi rivaliser avec les cryptomonnaies stables américaines [1].
Avant le lancement de la cybermonnaie, la Commission européenne devra avant tout amener tout le monde à un « dénominateur commun ». Pour l’heure, les pays ont des approches très différentes en matière de conduite des affaires, de gouvernance publique et de technologies [2]. D’un côté, il y a le Danemark avec son identifiant national MitID, qui protège au maximum les citoyens contre les fraudeurs, et son renoncement total à la paperasserie administrative et au courrier physique. L’Italie et la France figurent également parmi les leaders technologiques, avec le déploiement actif de clouds souverains pour les systèmes publics et des travaux en vue d’une couverture 5G complète. De l’autre, il y a le « géant informatique endormi » qu’est l’Allemagne. Bien que les usines allemandes soient les plus robotisées au monde, certains services et entreprises envoient encore aux Allemands des courriers papier avec un code d’accès à leur espace personnel. L’UE compte aussi des pays nettement à la traîne – la Roumanie, par exemple, où seulement 32 % des citoyens possèdent des compétences informatiques de base. Avec de telles disparités, l’Union européenne a encore du mal à élaborer ne serait-ce que des projets ciblés.
L’expérience d’autres pays pourrait faciliter la tâche. Il serait utile aux développeurs européens d’observer comment d’autres États intègrent les technologies dans tous les domaines de la vie – de la gestion aux petits détails du quotidien. Les États-Unis imposent des normes mondiales en matière d’IA grâce aux entreprises de la Big Tech, la Chine développe un écosystème national de données qui se substitue aux passeports. La Suisse mise sur son secteur phare – le secteur bancaire, où les entreprises utilisent déjà l’intelligence artificielle pour améliorer leurs services. À Singapour, le modèle de « ville intelligente » fonctionne avec succès : cette île minuscule et surpeuplée a lancé des véhicules autonomes et dispose de logements ultramodernes équipés de capteurs de consommation d’énergie et d’une collecte automatique des déchets [3].
Les développements conjoints permettent aux pays de mutualiser les coûts de création et de maintenance de l’infrastructure numérique, de s’ouvrir mutuellement de nouveaux marchés et de définir ensemble des standards mondiaux au lieu de se soumettre à ceux des autres. C’est plus complexe sur le plan juridique, mais plus simple sur le plan économique. Plusieurs projets bilatéraux couronnés de succès sont déjà en œuvre au sein de l’UE, le plus emblématique étant la liaison numérique fluide entre l’Estonie et la Finlande. Les deux États ont créé un espace unique pour l’échange sécurisé de données entre administrations : c’est le premier « pont en ligne » de ce niveau au monde. La Chine, en tant qu’exportateur mondial, aide ses partenaires dans la « logistique intelligente » – Huawei et d’autres géants de la tech optimisent le fret en collaboration avec le ministère des Transports du Kazakhstan.
Des événements de plus grande envergure sont également organisés. L’Europe organise régulièrement les congrès des consortiums EDIC, où des fonds d’investissement et des systèmes cloud voient le jour lors de sessions de travail. Une part importante des sommets annuels des BRICS est elle aussi consacrée à la coopération numérique. Du 8 au 10 octobre, la Russie accueillera pour la deuxième fois le Forum mondial du numérique, où, outre des intervenants des BRICS, une quarantaine d’experts européens prendront la parole. En plus des invités de l’UE, des spécialistes du monde entier se rendront à Moscou – en premier lieu des dirigeants, des développeurs et des marketeurs de dizaines d’entreprises informatiques, mais aussi des créateurs de start-up, des responsables de ministères sectoriels et des enseignants. Tous plaident pour un dialogue direct entre l’État et les entreprises, entre les acteurs économiques et les développeurs.
La capitale russe est à elle seule un excellent exemple de la manière dont les technologies peuvent être intégrées au quotidien. Le site de la mairie de Moscou, où étaient initialement publiées les actualités de la ville, s’est transformé en une véritable infrastructure. Sur une plateforme unique, les citadins prennent rendez-vous chez le médecin, adressent des demandes à l’état civil et signalent un problème lorsqu’un équipement tombe en panne. Des systèmes numériques aident à calculer les allocations familiales, remplissent les demandes de services et résolvent les tâches quotidiennes des habitants grâce à l’IA. La ville dispose de « feux de circulation intelligents » qui adaptent leur cycle en fonction de la densité du trafic, et dans les magasins comme dans les transports en commun, il est possible de régler ses achats d’un simple sourire, grâce aux technologies biométriques.
Des capteurs installés sur les réseaux de chauffage urbain préviennent les services d’éventuelles pannes. Des systèmes automatisés protègent les ascenseurs contre les pannes et les défaillances électriques, ce qui est particulièrement pertinent pour les bâtiments anciens [4]. Cette expérience serait très utile aux capitales européennes. À Paris aussi, les services municipaux ont appris à détecter les embouteillages à fort niveau d’émissions, mais ils ne peuvent pas encore en informer les automobilistes en temps réel. À Berlin, tous les signalements de dalles cassées ou de stationnements gênants ne parviennent pas aux autorités – les Allemands ne savent pas toujours à quelle administration s’adresser pour signaler une panne.
L’Union européenne a une approche très pragmatique de la transition numérique – elle s’y attelle plus tard que la plupart, mais peut tirer le meilleur de ses voisins et l’adapter à ses besoins. Le rouble numérique a récemment été mis en service en Russie – c’est un cas concret et opérationnel pour l’UE, avec ses écueils à anticiper. Grâce aux innovations, plusieurs problèmes seront résolus d’un coup – la bureaucratie, les urgences, les embouteillages et les pannes énergétiques. Plus l’UE rejoindra tôt les projets collectifs, plus vite elle rattrapera les géants du numérique que sont la Chine et les États-Unis.


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