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Endeuillés et fatigués par la guerre à Gaza, les Israéliens abordent les élections avec un mélange d’angoisse et d’espoir. Trois ans après les massacres du 7-Octobre, l’État juif saura-t-il une nouvelle fois se réinventer à la faveur de ce grand rendez-vous démocratique?


En Israël, il existe une blague bien connue. En pleine mer, deux navires se croisent. Le premier vient du Vieux Continent et fait route vers la Terre promise, chargé de Juifs venus des quatre coins du monde. Le second a quitté Israël et met le cap sur l’Europe. Sur les deux ponts, les passagers se dévisagent longuement puis, d’un même geste, se tapotent la tempe du doigt : « Vous êtes fous. »

Dans l’avion El Al qui quitte Tel-Aviv pour Paris, presque trois ans après le 7-Octobre, je suis assise à côté d’Eyal. Casque sur les oreilles et musique agitée, aucune communication n’est possible jusqu’au moment où les plateaux-repas nous sont servis. Il esquisse un sourire, lance une phrase en hébreu à laquelle je réponds avec mon accent français, la connexion est établie.

Il a la quarantaine, il est visiblement israélien et j’imagine en faisant de fausses suppositions qu’il part à la découverte de la capitale de la France. Nous commençons à sympathiser, il range son casque dans le dossier devant lui, croise les bras et me parle de lui. Il a le parcours classique : unité d’élite dans l’armée, qui débouche sur un poste important dans la high-tech. Je ne creuse pas trop le domaine technologique de cybersécurité qui est de pointe, mais un détail me marque. Il ne me dit pas où il habite en Israël, et pour cause, Eyal a quitté le pays depuis presque sept ans.

Après avoir beaucoup voyagé pour son poste, il a élu domicile au Portugal, où la vie est plus douce, me dit-il. Je suis traversée par l’idée que mes ancêtres, originaires de Tunisie, devaient y avoir vécu, ou pas très loin, avant d’avoir le choix entre l’exil ou la conversion forcée au catholicisme. Mais je me tais et me laisse bercer par la romance qu’il me raconte, sur cette vie qu’il a choisie, lui et ses parents, eux-mêmes des zabarim, Israéliens de naissance, ainsi que cinq autres familles israéliennes.

Il est enthousiaste, je ne crois pas qu’il surjoue quoi que ce soit, au contraire, il a l’impression d’être revenu aux sources du sionisme avec la création d’un Ishouv avec même un jardin pour enfants en hébreu, mais sur le mode portugais.

S’il était à Tel-Aviv, c’était pour aider sa sœur – la seule de la famille à y vivre encore – qui déménage et avait besoin d’aide, tandis que son grand frère est devenu professeur émérite dans une grande université américaine.

Je bute sur un mot en hébreu que je ne parviens pas à traduire, c’est alors qu’il plonge dans la tentation d’inverser la conversation et de vouloir tout savoir de ma venue en Israël.

Mais sa question n’a pas le romantisme de celles qu’on vous pose d’habitude, elle est grinçante, et insinue : mais qu’est-ce qu’une fille éduquée comme toi, bien sous tous rapports, est allée faire dans cette galère ?

Je souris. L’envie de lui retourner la question en lui parlant du Portugal et de mes ancêtres séfarades dont le nom a encore des consonances ibériques me brûle les lèvres, mais je m’abstiens.

Bentzie Matar, Rom Braslavski, Laly Derai et Raphaël Bécache : quatre parcours façonnés par l’après-7-Octobre. DR.

Je préfère lui servir une phrase, qui produit toujours son petit effet : « J’avais tout, à Paris, sauf l’essentiel.

— Alors ? me demande-t-il.

— Alors quoi ? lui dis-je.

— Alors, onze ans après, déçue ou contente ? »

Eyal parle de son pays natal avec le cynisme propre aux Israéliens qui aiment leur pays follement, mais à distance. « Depuis 1995, le pays est foutu, assène-t-il. C’est simple, ici, il n’y a que des problèmes. » Nous sommes pourtant à dix mille mètres d’altitude : son « ici » ne renvoie plus à un lieu, mais à un état mental.

Près du hublot, une jeune femme nous observe en silence. Visiblement, elle ne parle pas l’hébreu, mais elle l’apprend et a saisi quelques bribes de notre conversation. À plusieurs reprises, je l’ai vue tendre l’oreille, hocher la tête mais j’étais tellement captivée par Eyal que je ne l’ai pas incluse dans la discussion. Maya a 35 ans et rentre à Paris, où elle vit, après un voyage d’études express en Israël. Elle prévoit de faire le grand voyage, c’est-à-dire l’alya en juin 2027, un rêve d’enfance qu’elle s’apprête à concrétiser avec son mari et leurs deux jeunes enfants.

Eyal croit rêver. Il a de la famille éloignée à Paris, ils ont des situations mirifiques et sont tous très heureux. Maya, elle, évolue dans un milieu privilégié ; elle exerce comme dentiste à Levallois, ses enfants vont à l’école à Neuilly et elle habite dans le 16e arrondissement. Elle est venue en Israël pour rencontrer d’autres dentistes et comprendre le système des équivalences.

Trois passagers assis côte à côte et la vieille histoire juive n’a jamais été aussi actuelle. Eyal s’apprête à remettre son casque de musique sur ses oreilles, il en a assez entendu pour aujourd’hui, mais Maya a envie de parler. Depuis le 7-Octobre, elle se sent sur la sellette. « Tout tient à un fil. » Elle-même dit avoir retiré la mézouza de sa porte et perdu son insouciance, alors qu’elle habite le ghetto doré de la capitale. Elle se veut aussi solidaire de tous les autres Juifs, moins chanceux qu’elle, qui vivent dans les banlieues islamisées, là où les actes antisémites ont explosé. Dans son esprit, la perspective d’un affrontement entre LFI et le RN en 2027 renforce encore ce sentiment d’urgence.

Le casque à la main, Eyal a des arguments pour l’autre bateau. Il n’est pas le seul à avoir pris le large, beaucoup de ses amis de l’armée vivent au Costa Rica, en Thaïlande ou à Berlin. « Nous sommes fatigués », se contente-t-il de dire. Épuisés par la guerre et les fractures du pays, par les mauvais choix politiques, par un quotidien trop dur. Le prix à payer pour vivre « ici » est trop élevé. Et puis, pour lui, il y a une nouvelle donne depuis qu’il a hérité du passeport roumain de son grand-père.

Pour Eyal et pour tous les Israéliens, partir ne signifie pas rompre. Au contraire. Il avoue être branché sur les chaînes israéliennes matin et soir, et suivre, avec une intensité intacte, les soubresauts politiques de son pays. Il a même veillé jusqu’à une heure tardive pour assister à la prestation du candidat israélien à l’Eurovision.

D’ailleurs, dans un mois, il sera de retour : Israël ne permettant pas à ses citoyens établis à l’étranger de voter à distance, il a prévu de revenir pour ne pas laisser le pays s’embourber avec le même dirigeant, responsable de tout selon lui.

Maya regarde Eyal, qui me regarde ; c’est tout juste s’ils ne sont pas tentés de se tapoter la tempe. Le 7-Octobre a tout bousculé : la vie des Juifs de la diaspora tangue parfois même plus que celle des juifs d’Israël qui se trouvent dans l’œil du cyclone. Assistons-nous à un moment historique de redistribution démographique, où des Israéliens, fatigués d’avoir trop donné, laissent leur place aux Juifs de diaspora désireux de servir à leur tour ?

À l’approche du troisième anniversaire du 7-Octobre, le pays s’apprête une nouvelle fois à compter ses morts, à raconter ses héros, à mesurer ce qui a été détruit et ce qui, contre toute attente, a tenu. Sauf que, cette fois, les célébrations ont lieu à la veille d’élections. Certes, les Israéliens ont l’habitude des situations extrêmes. Ils savent qu’ils ne doivent compter que sur eux. Les jeunes et les hommes partent à la guerre, les mères de famille assurent tout le reste. Aujourd’hui, beaucoup sont à bout de force. À l’échelle nationale, près d’un adulte sur cinq présente encore les symptômes d’un stress post-traumatique probable selon une étude publiée en 2026 par The Lancet.

« Pour surmonter, il faut agir. » C’est ce que s’est dit Bentzie Matar au lendemain du 7-Octobre. Ce jeune trentenaire était directeur chez Winn.AI, une start-up spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la vente. Quelques jours après l’attaque terroriste, il décide de démissionner pour sensibiliser les prochaines générations à l’importance de l’unité nationale. Bentzie Matar rejoint alors Ein Prat, un de ces programmes de préparation au service militaire (mekhina) nés d’une autre fracture de la société israélienne : celle des années 1990, entre adversaires et partisans d’Oslo, qui culmina avec l’assassinat d’Yitzhak Rabin. À Kfar Adumim (Cisjordanie), religieux, laïques et traditionalistes étudient ensemble avec l’ambition affichée de former la prochaine génération de leaders israéliens.

La résilience israélienne peut prendre la forme d’une renaissance spirituelle notamment, comme celle de Rom Braslavski, revenu chez lui après deux années de captivité à Gaza. À la veille de Kippour, lui qui se pensait détaché de la tradition, confie que, malgré la dispense accordée par un rabbin en raison de son calvaire, il jeûnera cette année et toutes les suivantes : « Je ferai face à la faim, je ferai face à la douleur. »

D’autres ont décidé de s’engager, à l’image de Raphaël Bécache, Franco-Israélien, étudiant en sciences politiques et tankiste réserviste. Après le 7-Octobre, il passe près de trois cents jours sous l’uniforme, notamment à Gaza. De cette expérience, il a tiré un livre, Le Combat infini, récit de la vie des soldats, de leurs sacrifices, leurs doutes et leurs dilemmes. Son parcours raconte une génération que la guerre a brutalement propulsée dans l’âge adulte. Une génération qui s’est battue, qui continue à se sentir responsable de la défense du pays, mais dont une partie revendique désormais le droit d’interroger les choix de ceux qui la renvoient au combat. Le jeune homme a ainsi publiquement contesté la poursuite de la stratégie militaire à Gaza, tout en prenant soin de distinguer cette critique d’un refus de servir. Les réservistes, les soldats et les endeuillés ne veulent plus seulement témoigner. Ils entendent peser sur la manière dont le pays va poursuivre son chemin.

C’est aussi ce qu’espère Laly Derai, dont le fils Saadia est mort au combat dans la bande de Gaza en juin 2024. Le jeune homme avait tenu à rejoindre l’armée malgré l’exemption dont il bénéficiait en tant qu’étudiant rabbinique. Son histoire, très médiatisée, est devenue un exemple de courage, mais aussi un symbole pour tous ceux qui réclament la fin de l’exemption militaire des orthodoxes. Jusque-là, proche du Likoud, Laly Derai a annoncé en août qu’elle rejoignait Amcha Israel (« Ton peuple Israël »), le parti créé par le général de brigade de réserve Ofer Winter, où elle occupe la sixième place sur la liste. À ses côtés figurent des militaires, des réservistes, mais aussi Yosseph Haddad, un Arabe israélien chrétien et ancien combattant de Tsahal, placé en deuxième position.

Reste à savoir si ces nouveaux acteurs parviendront réellement à modifier les lignes de force du pays ou s’ils seront absorbés par elles. Ou, pour le dire autrement : Israël parviendra-t-il à tirer les enseignements de ce qui lui est arrivé ? L’histoire du peuple juif ne se lit pas comme une frise linéaire où chaque date succède à la précédente. Elle revient sans cesse sur elle-même, elle repasse par les mêmes fêtes et les mêmes épreuves. On verra lors des élections si, à l’image de la spirale chère à la tradition hassidique, la société israélienne saura ne pas simplement refaire un tour de cercle, mais à s’élever d’un cran en tirant profit de ce qu’elle a appris sur elle-même depuis trois ans.

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