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Les tarifs américains, le Québec et le mythe de l’économie du savoir

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Au cours des trente dernières années, les politiques économiques occidentales, et québécoises en particulier, ont tour à tour décrit notre avenir par les catégories des « hautes technologies », de « l’économie du savoir », puis de « l’économie numérique ». Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle qui tient le haut du pavé, même si son effet réel sur la productivité se fait attendre.

Derrière ce vocabulaire plus performatif que descriptif persiste l’idée que, dans les économies dites « avancées », la « création de valeur » se serait déplacée progressivement du matériel vers l’immatériel : la connaissance et l’information. Cette représentation s’est en fait imposée dans les années 1990, au moment où la mondialisation accélérait la désindustrialisation de l’Amérique du Nord et de l’Europe.

Les activités manufacturières traditionnelles pouvaient être délocalisées puisqu’elles appartenaient, nous disait-on implicitement ou explicitement, à l’ancienne économie et qu’elles se fondaient sur des travailleurs soi-disant « peu qualifiés » ou de formation technique, plutôt qu’universitaire. L’avenir résidait dans les entreprises de la « nouvelle » économie, celles capables de transformer des « idées » — provenant des universités ? — en actifs valant des milliards grâce aux autoroutes de l’information.

Vision jovialiste

Cette vision plutôt jovialiste d’une économie de plus en plus « dématérialisée » et « numérisée » ne résiste toutefois pas à l’analyse. Le monde prétendument « virtuel » de l’économie numérique s’appuie en réalité sur une quantité considérable de travailleurs et d’infrastructures physiques et demeure un grand consommateur d’énergie et de matières premières.

L’État chinois a d’ailleurs assez vite saisi que la « transition numérique » passait aussi — et même avant tout — par la maîtrise de ses assises matérielles, en contrôlant notamment les technologies d’extraction et de raffinage des terres rares, essentielles à la fabrication d’une multitude de composants électroniques et d’équipements de haute technologie. Cela n’a évidemment pas empêché les gouvernements et certains « leaders » d’opinion de continuer à marteler l’idée que la prospérité du Québec ou du Canada dépendait essentiellement de notre capacité à multiplier les start-up technologiques et, idéalement, quelques licornes.

L’offensive tarifaire américaine et les nombreux discours inquiets des chefs d’entreprise ont au moins le mérite de ramener sur terre ces discours déconnectés de la réalité économique et de rappeler ce que notre industrie produit et vend réellement au reste du monde.

Regardons simplement ce que le Québec exportait en 2025. Selon les données de l’Institut de la statistique du Québec, près de 40 % de ses exportations internationales provenaient de quatre grandes filières directement liées aux ressources naturelles et à leur transformation : les minerais et métaux, l’aluminium, l’agriculture et l’agroalimentaire, ainsi que la forêt (bois, pâtes et papiers). Cela représente plus du double du secteur de l’aéronautique (17,5 %), principal grand secteur manufacturier d’exportation du Québec.

Sur les exportations de marchandises de quelque 121 milliards de dollars à travers le monde, l’essentiel est constitué non seulement de produits « tangibles », mais surtout de ressources naturelles qui ne connaissent qu’une transformation relativement limitée avant d’être exportées, principalement à destination des États-Unis, pays qui constitue, de loin, leur principal débouché extérieur.

Exportations

Qu’on le veuille ou non, le Québec et le Canada demeurent à bien des égards des économies largement fondées sur l’exploitation et l’exportation de matières premières. Les ressources naturelles, y compris l’énergie, et leur transformation primaire continuent d’occuper une place considérable dans notre insertion économique continentale.

Au Québec, l’hydroélectricité alimente l’industrie de l’aluminium, tandis que le sous-sol nourrit l’industrie minière et que la forêt continue de fournir une part appréciable de nos exportations. À ces secteurs se sont certes ajoutées d’importantes industries manufacturières, au premier rang desquelles l’aéronautique, mais ce « fleuron » ne doit pas faire oublier le portrait global qui explique les tensions actuelles avec les États-Unis.

Au-delà des buzzwords performatifs, il est évident que les secteurs plus « classiques » de l’économie se fondent sur des connaissances et des innovations. Un moteur d’avion, qu’il soit fabriqué au Québec ou ailleurs, incorpore une quantité importante de connaissances scientifiques — et surtout techniques —, et ce, depuis plus d’un siècle.

Les alumineries contemporaines sont elles aussi des installations technologiquement sophistiquées, tout comme l’exploitation minière repose désormais sur des systèmes numériques complexes. Mais cela ne fait pas du Québec, ou du Canada, une « économie de la connaissance » s’il exporte vers le sud essentiellement de la matière faiblement transformée pour ensuite importer des ordinateurs et d’autres produits sophistiqués.

C’est pourquoi claironner que nous sommes plus que jamais entrés dans « l’économie du savoir » n’aide pas à comprendre la réalité. La formule devient même trompeuse lorsqu’elle laisse entendre que les secteurs qui ont structuré l’économie québécoise depuis la fin du XIXe siècle seraient devenus secondaires devant une économie numérique sans poids ni matière. Or, comme nous le rappellent prosaïquement les menaces tarifaires de l’inconstant président américain, ce qui traverse encore massivement la frontière québécoise, ce sont des tonnes d’aluminium, de minerai, de bois et de produits agroalimentaires bien davantage que des avions.

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