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Life 15/08/2026 07:20
INTERVIEW
Si l’idéal corporel de minceur ne date pas d’hier, il s’exprime actuellement d’une manière qui peut être dangereuse pour tout le monde.

MarsBars / Getty Images
« Ce combo entre la comparaison et l’insatisfaction corporelle, ça mène à la dévalorisation de soi », Rappelle Karen Demange, psychologue spécialiste des TCA.
Depuis quelques mois, les conversations sur les corps des célébrités qui s’affichent de plus en plus minces à Hollywood sont inévitables. Alors que le « body positive » est en déclin et que la popularité de l’Ozempic s’accompagne de silhouettes qui rétrécissent ostensiblement, difficile de ne pas s’inquiéter devant des tapis rouges où le chic semble tenir à des clavicules saillantes.
Mais ce malaise ne va jamais seul. Les apparitions de Demi Moore, Ariana Grande ou Jenna Ortega – pour ne citer qu’elles – ont beau soulever des peurs légitimes quant au modèle de maigreur promu par les stars, les discours et commentaires sur leur maigreur participent aussi à une mécanique patriarcale qui critique, humilie et, in fine, contrôle le corps des femmes.
Comment comprendre ce phénomène, qui n’est pas sans rappeler l’esthétique « héroïne chic », qui montrait des mannequins émaciées sur les podiums des années 90 ? Et surtout, comment parler de ses conséquences sans stigmatiser encore une fois les femmes ? Le HuffPost a posé ces questions à la psychologue spécialiste des troubles alimentaires Karen Demange.
Le HuffPost : Que vous évoque cette minceur extrême qu’on constate actuellement sur les tapis rouges et dans la pop culture ?
Karen Demange. Les standards corporels sont cycliques, tous les cinq ou dix ans, ils changent. Il y a quelques années, il fallait avoir des formes à la Kim Kardashian, ensuite, il a fallu avoir un physique plus sportif. Mais le sport, ça donne des cuisses, donc ensuite, il a fallu « sécher ». Désormais, il y a Ozempic qui change encore la donne.
L’arrivée de ce médicament n’a pas créé l’idéal de maigreur aux États-Unis. Il a fait irruption dans une culture qui valorisait déjà la minceur, mais il a changé la perception de ce qui est atteignable : chez des gens plutôt minces, la prise d’Ozempic crée la maigreur – on a dépassé le stade de la minceur, ou de la minceur extrême – qu’on observe en ce moment. Ce médicament a facilité une perte de poids rapide, qui provoque aussi une certaine fonte musculaire, donc l’impact visuel est important.
Mais parler de ça, est-ce que c’est la même chose que de faire du body-shaming ?
Même si les fluctuations corporelles peuvent nous interroger, voir quelqu’un qui a perdu du poids et dire « regarde comme elle a maigri », c’est du body shaming, tout comme commenter ces changements physiques. La vraie question, c’est : est-ce que cette personne est en souffrance ? On ne sait pas ce que traversent les gens. S’ils ont des troubles alimentaires ou des problèmes de santé, s’ils prennent de l’Ozempic pour des raisons esthétiques ou s’ils traversent une mauvaise passe et ont perdu l’appétit. C’est ce dont parlait Lena Situations il y a peu.
Surtout, la minceur, la maigreur, ce qui nous semble « sain » ou non, c’est subjectif et varie en fonction de la personne qu’on regarde et de la personne qui regarde : sur chaque corps, il peut y avoir 40 avis différents, qui n’ont rien à voir avec l’état de santé. Par contre, on peut s’interroger sur ce changement global.
D’autant plus que ces changements de standards de beauté ont des conséquences sur celles et ceux qui les regardent…
À l’échelle individuelle, quand on voit ça, on est toujours dans la comparaison. Dans les années 1990, on se comparait aux mannequins qu’on voyait dans les magazines. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, on se compare aux célébrités. La différence, c’est qu’on était exposé au standard de minceur pendant la durée de lecture d’un magazine, pendant une trentaine de minutes.
Aujourd’hui, on passe entre deux à six heures sur les réseaux sociaux par jour. On est bombardés d’images de ces personnes minces, et on se remet beaucoup plus rapidement et facilement en question. La diffusion de ces standards est encore plus puissante.
Quels effets constatez-vous, en tant que praticienne, face à ces standards de plus en plus présents ?
Cela crée de plus en plus de gens qui souffrent d’insatisfactions corporelles, quel que soit leur âge. Avant, on disait que la dysmorphophobie et les troubles du comportement alimentaire étaient des maladies de jeunes, aujourd’hui, cela concerne tout le monde, quel que soit l’âge, le milieu. En étant sans cesse exposé à ces images d’hommes et de femmes de plus en plus minces, on déplace son référentiel : mon corps me paraissait « normal » il y a quelque temps, aujourd’hui, il commence à me sembler gros.
Ce combo entre la comparaison et l’insatisfaction corporelle, ça mène à la dévalorisation de soi. Et ça, ça va se traduire par des comportements plus ou moins pathologiques. Supprimer des aliments de son alimentation, se mettre à compter les calories ingérées, même si ce n’est pas une bonne idée, se peser de plus en plus souvent…
C’est important de garder une nuance en tête : toutes les personnes qui sont exposées à ces images ne vont pas développer des troubles alimentaires pour autant. Mais leur portée n’est pas sans effets.
Il y a aussi un autre aspect, plus insidieux. Ces pertes de poids drastiques renforcent l’idée que c’est « facile » d’être mince, dans une société qui valorise la minceur. Si tu n’y arrives pas, c’est que tu ne fais pas assez d’efforts ou que tu es pauvre. Ça crée des regards malveillants sur la prise de poids, et n’aide pas à reconnaître les troubles alimentaires, les troubles métaboliques. C’est très dangereux, encore plus que la course effrénée à la minceur.


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