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«Les rares fois où je ne porte pas ma prothèse au travail, les regards se braquent sur mon sein absent»: la poitrine, cet objet du désir qui peut cacher la maladie

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Margherita Nasi, Le Monde

Publié le 12 août 2026 à 12:50. / Modifié le 12 août 2026 à 14:00. 5 min. de lecture

Sois belle et produis

Scrutés, jugés, discriminés, les corps des femmes au travail sont un objet de fascination comme de répulsion.

  • Le monde du travail invisibilise la souffrance des femmes atteintes d’un cancer du sein, les renvoyant à leur émotivité plutôt qu’à leurs conditions de travail.

  • Plus de 20% des femmes touchées par ce cancer ne reprennent pas leur activité professionnelle deux ans après le diagnostic, selon l’Inserm.

Sophie Lainault a toujours aimé ses seins: «Ils étaient tout petits, tout mignons, tout droits. C’était la partie que je préférais de mon corps.» En 2019, on diagnostique à cette hôtesse de l’air un carcinome mammaire qui impose l’ablation d’un sein. Sept ans plus tard, elle n’arrive toujours pas à se regarder dans le miroir. Elle évoque une cicatrice «horrible, en forme d’ancre marine», un «trou énorme» qui la renvoie à l’invisibilisation dont elle a souffert au moment de la maladie. «Pour mon entreprise, je n’existais plus», explique-t-elle, citant notamment un appel «très peu empathique» de la part de la secrétaire des ressources humaines, lui précisant qu’on ne prendrait pas de ses nouvelles «pour ne pas la déranger».

En arrêt maladie, Sophie Lainault voit son corps changer avec les traitements: «J’avais une magnifique chevelure épaisse, que je nouais en chignon banane. Je l’ai perdue. J’ai perdu du poids aussi, puis je suis devenue bouffie à cause de la cortisone.» Quand elle peut reprendre son travail, la pandémie de Covid-19 s’est propagée dans le monde. Contrainte d’accepter une rupture conventionnelle collective, elle se retrouve, «à 53 ans, subitement sans travail, la mort dans l’âme».

L’expérience de Sophie Lainault est emblématique d’un refus plus global: celui d’un monde de l’entreprise incapable d’accompagner les stigmates du cancer du sein, le plus fréquent chez les femmes. Une femme sur huit développe cette maladie au cours de sa vie, notamment entre 50 et 74 ans, quand le risque est le plus élevé. Plus de 20% des femmes concernées n’ont pas repris leur activité professionnelle deux ans après leur diagnostic, selon les données de l’Inserm.

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Les seins «sont le symbole par excellence de la maternité (seins-nourriciers), le signe privilégié de la féminité (seins-étendards) et l’antichambre de la sexualité (seins-préliminaires), une triade qui synthétise l’injonction millénaire adressée aux femmes: devenir et demeurer des corps sexuels et maternels à disposition», analyse la philosophe Camille Froidevaux-Metterie dans son ouvrage Seins. En quête d’une libération (Anamosa, 2020).

«Accrocher des ballons roses»

«Avec son cancer, elle est devenue plus sensible, elle pleure tout le temps. » Rachel Beaujolin, 56 ans, a beaucoup entendu ce genre de commentaire dans le cadre de sa recherche sur le cancer en entreprise. Un homme aurait-il la même remarque? Sans doute pas, s’emporte la professeure de management à Neoma Business School: «On ramène les femmes à leur émotivité, on leur propose des séances de coaching au lieu d’interroger leurs conditions de travail.» En 2021, Rachel Beaujolin est elle-même atteinte d’un cancer du sein.

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Depuis, elle ne supporte plus Octobre rose, cette campagne mondiale de communication autour du cancer du sein. Si inciter les femmes à faire leur mammographie de contrôle est essentiel, Rachel Beaujolin s’interroge: «Au-delà de se mettre d’accord sur une date pour accrocher des ballons roses et une levée de fonds à reverser à une association, que fait-on pour préparer le départ des malades?»

Fondatrice de l’association La Niaque, qui propose un programme d’accompagnement au retour à l’emploi consacré aux personnes touchées par un cancer, Sophie Caruso rappelle que les femmes continuent d’assurer la majorité des charges parentales et ménagères pendant la maladie: «C’est épuisant, d’autant plus qu’elles osent généralement moins imposer leurs conditions de travail.» Les femmes sont aussi «davantage jugées sur leur physique», poursuit Sophie Caruso.

Françoise Chaptal, entrepreneuse, diagnostiquée à 50 ans, porte une prothèse extérieure dans le cadre du travail: «Les rares fois où je ne l’ai pas, les regards se braquent sur mon sein absent. Donc comme la plupart des femmes, je le cache. Mais, en effaçant ce stigmate, on contribue à renforcer l’idée selon laquelle tout irait, qu’on serait à nouveau nous-mêmes.»

Autrice de Mourir de son travail aujourd’hui. Enquête sur les cancers professionnels (Les Editions de l’Atelier, 2022), Anne Marchand évoque une forme de «normalisation» du cancer du sein: «Comme ça frappe une femme sur huit, on se dit que c’est presque anodin.» La sociologue insiste sur la nécessité de mener «un énorme travail de sensibilisation pour que les femmes interrogent l’origine professionnelle possible de leur cancer».

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Ce n’est qu’une fois à la retraite, en tombant sur un tract de l’Union nationale personnel navigant commercial que Sophie Lainault fait «le lien entre [sa] maladie et [sa] profession». Elle apprend que le personnel navigant est en moyenne plus exposé au cancer du sein, en raison, notamment, des rayonnements ionisants qui touchent l’avion, mais aussi du fait du travail de nuit.

Le travail, facteur de risque

Pour une majorité de personnes, imaginer que le travail puisse être la cause du cancer du sein est inconcevable, note Anne Marchand: «Les campagnes de prévention mettent l’accent sur les facteurs individuels.» La sociologue dénonce la non-prise en compte des secteurs féminins dans les études sur les dangers du travail. Or, la reconnaissance professionnelle est cruciale car elle garantit l’accès à une meilleure couverture des soins, à des indemnisations spécifiques, à un droit à la reconversion ou à l’aménagement de son poste.

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Sophie Lainault a décidé de se battre pour faire reconnaître sa maladie comme étant la conséquence de ses années passées dans les airs. Elle a pour l’instant essuyé deux refus de la caisse primaire d’assurance maladie. «On m’a reproché de ne pas avoir assez travaillé, car j’ai pris un temps alterné pour m’occuper de mes enfants! Ça m’a dégoûtée.»

Ancienne infirmière de nuit, Sylvie Pioli, 68 ans, a obtenu la reconnaissance du caractère professionnel de son cancer par le Tribunal administratif de Marseille. Une décision de justice historique, contestée par son ancien employeur: l’hôpital de Martigues (Bouches-du-Rhône) a fait appel, début mai. Sylvie Pioli exprime son «immense incompréhension» : «Pendant trente-cinq ans, j’ai donné sans compter – nuits supplémentaires au pied levé, formations enchaînées après les gardes, retours pendant mes vacances, réquisitions durant les grèves. J’ai consacré ma vie à soigner les autres… jusqu’à tomber malade à mon tour.» Elle compte continuer un combat qui, insiste-t-elle, dépasse son histoire personnelle car «il concerne toutes les femmes qui travaillent de nuit dans des conditions éprouvantes: aides-soignantes, personnels navigants, ouvrières, policières, pompières… »

Autant de figures professionnelles qui frappent à la porte d’Elisabeth Leroux, avocate au barreau de Paris, spécialisée en maladies professionnelles. Selon une étude publiée par l’European Journal of Epidemiology, le travail de nuit multiplierait par trois la probabilité de développer un cancer du sein après dix ans de travail, souligne Me Leroux, tout en regrettant que ce lien reste méconnu, y compris au sein du corps médical: «Quand une femme va voir la médecine du travail pour un cancer du sein, à aucun moment elle n’est interrogée sur son activité professionnelle.» Pourtant, observe-t-elle, les médecins ont bien ce réflexe lorsqu’il s’agit d’autres cancers, «notamment les bronchopulmonaires, premier cancer d’origine professionnelle pour les hommes.» Elle rappelle que «le Danemark reconnaît le cancer du sein comme maladie professionnelle liée au travail de nuit depuis 2018!»

Pendant vingt ans, Fabienne Hugues a travaillé de nuit, manipulé de la colle et du vernis sans protection dans son usine de parqueterie. A la suite d’un diagnostic en 2012 d’un cancer du sein, à 48 ans, elle a obtenu gain de cause en 2025, après, dit-elle «un processus extrêmement long qui a découragé plusieurs collègues». Elle affirme ne pas s’être battue pour les indemnités, mais parce qu’elle ne trouve «juste pas normal [que les femmes] ne soi[en]t pas averties». Et confie: «Si j’avais su, j’aurais fait des examens plus fréquents. On ne peut pas tout laisser faire au nom de la production.»

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