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Les «queens» à la conquête de Québec

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Les drag queens se taillent une place grandissante dans le paysage culturel de Québec, ville pourtant réputée plus à droite sur l’échiquier politique. Leur art se déploie lentement, mais sûrement sur des scènes à mille lieues des bars LGBTQ+ traditionnels — au grand plaisir du grand public de la capitale, de plus en plus réceptif à ces performances flamboyantes, colorées et déjantées.

Vendredi dernier, dans un parfum de popcorn beurré et de bières, une foule bigarrée affluait au Centre Horizon pour assister à une soirée inimaginable il y a à peine 10 ans : une soirée de lutte traditionnelle, avec ses corps-à-corps musclés et ses cascades spectaculaires, animée par deux exubérantes drag queens.

Cette rencontre entre deux univers moins aux antipodes qu’il n’y paraît, c’est Mathieu Ménard, alias Matt Sparkle, un lutteur ouvertement homosexuel de la North Shore Pro Wrestling (NSPW), qui l’a mise au monde, convaincue que la drag et la lutte, plus grandes que nature avec leur théâtralité et leurs voltiges, sauraient faire un mariage heureux. « Le public, ça fait trois ans qu’il est réceptif, explique-t-il au Devoir quelques heures avant d’entrer dans le ring. Nous sommes complets à chaque show : ça fait près de 600 personnes. »

Les lutteurs aussi embarquent dans cette désormais annuelle soirée de lutte contre l’homophobie et la transphobie. « Ils adorent embarquer là-dedans, souligne Mathieu Ménard. Beaucoup me demandent d’être dans ce show-là ! »

Cette rencontre entre les muscles — parfois bien cachés — des Golden Greg, Matt Falco, Girly Pop ou autres Hercules de la NSPW et la flamboyance des Lady Boom Boom, Jojo Bones, Gabry Elle ou Skye Soul témoigne de la place grandissante que l’art du drag occupe à Québec.

La drag jusqu’au truck stop

Longtemps confinés aux endroits fréquentés par la communauté LGBTQ+, les drag queens, kings et queers s’émancipent aujourd’hui bien au-delà du carré arc-en-ciel, le petit quadrilatère de la haute-ville qui accueille les bars Le Drague et St. Matthews, deux piliers de la société gaie dans la capitale.

« On est un peu plus acceptés dans des milieux traditionnels, comme des restaurants ou des bars straight », constate Simon Houle-Côté, l’alter ego, depuis quatre ans, de Lori Fiss, une « matante conne et très cochonne » aussi friande de paillettes, de glamour que d’irrévérences. « Le milieu de Québec et le milieu de Montréal sont très, très différents, parce que Montréal a le Village et a beaucoup plus d’endroits où c’est facile de s’autoproduire versus ici. »

Québec, toutefois, commence à offrir plus de scènes aux artistes drag.

« Il y a de plus en plus de petites places en ville, comme le Tequila Lounge et La Cuisine dans Saint-Roch, qui nous approchent pour des événements éphémères, ajoute Patrick Ferron, 39 ans et personnificateur de la queen Jojo Bones, une « rouquine coquette et pas vite, vite », selon son profil Instagram, qui fait dans l’humour et l’autodérision. C’est vrai que Québec a encore un petit côté conservateur — mais il y a aussi une ouverture parfois étonnante. »

Les drag queens de la capitale divertissent maintenant jusque dans des endroits insoupçonnés. Il y a deux étés, se rappelle Patrick Ferron, un spectacle l’avait amené, lui et Jojo Bones, dans un truck stop de Beauce au milieu des « motos, des messieurs de la construction et des Dodge Ram ».

« Je me disais : “mon Dieu, dans quoi je me suis embarqué”. Finalement, ils ont “trippé” ben raide et ça s’est super bien passé. » La drag sort donc de la marge pour entrer dans le ring, la halte routière – et même dans le palais de Bonhomme. Depuis 2023, le Carnaval met des drag queens à l’affiche dans une volonté d’incarner un mélange de « traditions québécoises, de modernité et de rupture de convention ».

« À force d’en voir, ce n’est pas que ça te désensibilise, mais peut-être que tu comprends que, finalement, il n’y a rien de pervers en arrière de ça, croit Henri Delisle Langlois, alias Lady Boom Boom, fière représentante de Québec lors de la troisième saison de la version canadienne de l’émission RuPaul’s Drag Race. On se déguise, on a du fun… Après tout, dit-il en riant, on est seulement à une tête de styromousse d’être le Bonhomme Carnaval ! »

Une fratrie solidaire… et mal comprise

La capitale compterait « entre 30 et 50 artistes drag » établis, selon une estimation sommaire faite par les différentes personnes interrogées par Le Devoir dans le cadre de ce reportage.

Ceux-ci forment une communauté d’entraide où les drag moms prennent sous leur aile la relève et où les drag sis, ou sœurs de drag, s’échangent costumes, coiffures et trucs de maquillage.

« C’est demandant, la drag, explique Simon Houle-Côté. Il y en a qui pensent qu’il suffit de se mettre une perruque sur la tête, une belle robe sur le dos et d’y aller. Nenon, mon bel amour, tu ne comprends pas : c’est deux heures de make-up, il faut que je me rase à la fesse, il faut que je pense à bien faire mon numéro, il faut que je pense à coordonner mes costumes, il faut que je sois intéressante au micro parce que, si je n’ai rien à dire, j’ai l’air d’une folle. Une petite communauté pour se comprendre et se soutenir, c’est précieux ! »

D’autant plus que l’art de la drag, où des hommes assument leur féminité par le biais d’un personnage souvent coloré, parfois déjanté, demeure un mystère pour bien des gens.

« Il y a encore beaucoup de résistance, malheureusement, poursuit le personnificateur de Lori Fiss. Il y a des gens qui sont restés dans leur mentalité que nous sommes des personnes trans, des travestis, des erreurs, des bizarres. Lori, c’est un personnage au même titre de Cher, Lady Gaga ou Michèle Richard. Ce n’est pas elle qui va faire l’épicerie, c’est Simon. »

L’art drag devenu grand public

La popularité grandissante de l’art drag, propulsé par des émissions à la RuPaul’s Drag Race, fait en sorte que le grand public — soit le public hétéro — devient lui aussi friand de ces performances.

« Il y a une très grande demande, même pour Québec, qui est un petit marché, remarque Raynald Robitaille derrière le comptoir du St. Matthews. Le sympathique barman de 59 ans constate que la drag « n’est plus ghettoïsée comme avant. »

« C’est surprenant, mais ici, par soir de spectacle, il y a toujours, facilement, entre 25 % et 30 % de couples hétéros qui se mêlent à la foule. »

Le bar Le Drague, lui, met aujourd’hui à l’affiche plusieurs spectacles drag par semaine. Le propriétaire, Jean-Philippe Blondeau, constate aussi l’évolution de sa clientèle.

« Ce n’est pas rare que nous accueillions des groupes de gens dans la cinquantaine ou la soixantaine qui arrivent en autobus pour un drag brunch, explique-t-il. Québec a la réputation d’être plus à droite, mais bon, c’est quoi plus à droite ? Ça doit dépendre du sujet parce que, nous autres, je trouve que nous avons toujours eu une ville très ouverte, très participative. »

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