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Les petits fantômes du Soudan: comment des milliers d'enfants naissent sans identité, au cœur du conflit

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Au Soudan, la ligne de front semble figée depuis plusieurs mois. Alors que l'armée soudanaise tente de regagner du terrain face aux paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), une autre bataille se joue en creux: celle de l'identité des enfants nés au cœur du conflit.

Au Darfour, une jeune Soudanaise de 17 ans tient un petit enfant dans ses bras avec un calme presque déroutant, tant il contraste avec les inquiétudes qu'elle nourrit pour l'avenir de son bébé. «Mon fils n'a ni père, ni acte de naissance, ni numéro d'identité national», confie Amira, dont le prénom a été modifié pour protéger son identité.

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Amira et sa famille vivaient auparavant dans l'est d'El-Fasher, capitale de la province du Darfour du Nord, assiégée par les FSR. La milice paramilitaire est engagée depuis avril 2023 dans une lutte de pouvoir avec l'armée soudanaise. El-Fasher était le dernier bastion de l'armée dans la région. Il est tombé aux mains des FSR et de leurs alliés en octobre 2025, après dix-huit mois de siège.

Début 2025, Amira et sa famille ont décidé de fuir la ville, en quête d'un endroit plus sûr. Alors que la jeune femme tentait de s'échapper discrètement par une route du sud-ouest, elle a été enlevée par trois hommes armés des FSR. «Ils m'ont bandé les yeux et m'ont emmenée dans la région de Tabit, au sud d'El-Fasher. J'ai été enfermée dans une pièce pendant deux mois, et chaque jour, l'un d'entre eux me violait, à tour de rôle», raconte-t-elle à voix basse auprès de la BBC.

Pas d'identité administrative

Après plusieurs semaines de captivité, la jeune femme a découvert qu'elle était enceinte. Elle a accouché quelques mois plus tard, dans un hôpital géré par l'International Medical Corps, une organisation humanitaire qui fournit des services médicaux d'urgence. Aujourd'hui, huit mois après la naissance, Amira n'a toujours pas pu faire enregistrer son fils. «Même pour obtenir une attestation de naissance de l'hôpital, il faut fournir des informations que je n'ai pas», explique-t-elle. La jeune femme ne dispose d'aucun renseignement sur le père du petit, des informations pourtant nécessaires à la reconnaissance officielle de l'enfant par l'État.

«Je ne peux pas le faire vacciner, ni l'inscrire à la crèche ou à l'école», se désole-t-elle. Selon la Fondation Nada Al-Azhar pour la prévention des catastrophes et le développement durable (Nada), l'histoire d'Amira est loin d'être un cas isolé. Dans les zones de conflit du Soudan, de nombreux enfants naissent dans des circonstances tragiques. Les viols répétés commis par les paramilitaires laissent derrière eux de futures mères sans ressources, incapables de fournir les informations administratives exigées sur leurs agresseurs.

Des répercussions majeures 

«L'enregistrement d'un enfant nécessite des informations d'identité, un numéro national et un acte de naissance, explique Abu Bakr Yousif Yaqoub, directeur des programmes de protection chez Nada. Mais lorsque le père est absent ou inconnu, cela devient extrêmement difficile.» Cette situation n'affecte pas seulement les premières années de l'enfant: sans enregistrement officiel, celui-ci pourrait, à l'âge adulte, être privé de certains documents officiels, rencontrer des obstacles administratifs majeurs ou voir sa liberté de circulation fortement restreinte.

Estimer le nombre d'enfants soudanais nés à la suite de viols reste extrêmement complexe. «Les femmes victimes de telles agressions n'osent pas les signaler», rappelle Shaza Ahmed, directrice de Nada. Dans 90% des cas recensés par son organisation, les familles des victimes, souvent mineures, refusent que les agressions sexuelles soient déclarées, par peur de la stigmatisation.

«Ma plus grande crainte pour les enfants nés à la suite d'un viol est que nous soyons confrontés à toute une génération qui vivra sous le poids de la stigmatisation, du danger et de la peur», s'inquiète Shaza Ahmed. Pourtant, la loi sur l'enfance de 2010 autorise l'enregistrement d'enfants nés hors mariage. En théorie. Dans les faits, elle requiert que la mère signale son agression pour déclencher la procédure.

De surcroît, la guerre a profondément bouleversé le cadre juridique, notamment au Darfour, où le conflit a entraîné l'effondrement des services publics et la fermeture des bureaux d'état civil, laissant des milliers d'enfants sans existence administrative. Plusieurs avocats appellent à la réouverture de ces bureaux dans les zones accessibles et plaident pour une intensification des efforts afin de garantir aux enfants leur droit à l'identité et à la reconnaissance juridique.

Au Darfour, la situation administrative de l'enfant d'Amira reste floue. Mais pour l'instant, le petit profite surtout du temps passé avec sa grand-mère. Si l'absence de documents officiels reste une source d'inquiétude, la famille mesure surtout sa chance d'avoir pu se retrouver, alors que le conflit continue de ravager le pays.

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