Juin 2026, Eauze, Gers. Les fouilles menées sur le site majeur de la cité antique d’Elusa ont mis au jour une vaste mosaïque polychrome du IVe siècle, remarquablement conservée, à la Domus de Cieutat. Pas une tesselle déplacée en dix-sept siècles. Sous quelques dizaines de centimètres de terre gasconne, un sol romain attendait, intact, coloré, silencieux, depuis que les légions avaient quitté l’Aquitaine.
À retenir
- Une mosaïque polychrome du IVe siècle refait surface après dix-sept siècles sous terre
- Comment une œuvre antique a-t-elle pu échapper à la destruction pendant plus de mille ans ?
- Elusa, capitale romaine oubliée, révèle ses secrets aux archéologues du XXIe siècle
Sommaire
- Une pièce qui n’avait jamais oublié ses couleurs
- Elusa, une capitale oubliée sous les vignes du Gers
- Comment 42 m² de sol ont-ils survécu à dix-sept siècles ?
- Ce que la terre garde mieux que nos archives
Une pièce qui n’avait jamais oublié ses couleurs
La mosaïque présente du noir, du rouge, du blanc et du bleu. Les tesselles sont réalisées à partir de différents matériaux, essentiellement des pierres calcaires mais également du marbre. Ce cocktail chromatique, appliqué pierre par pierre par des artisans romains au IVe siècle, a traversé l’effondrement d’un empire, les invasions barbares, le Moyen Âge entier et l’ère industrielle sans perdre son éclat. Pour situer l’époque : quand ce sol fut posé, Constantin venait tout juste de légaliser le christianisme, et l’Empire romain d’Occident avait encore un siècle devant lui.
Laurent Callegarin, professeur à l’université de Pau et responsable des opérations archéologiques, précise : « Nous avons retrouvé un seuil composé de plaques de marbre et de nombreux fragments de matériaux de qualité. Tout indique que nous sommes dans une pièce prestigieuse appartenant à une demeure aisée. » Une salle de réception, probablement. Le genre d’espace où l’on impressionnait ses invités avec des sols qui coûtaient une fortune, l’équivalent d’un appartement parisien, à l’échelle de l’Antiquité.
La mosaïque devrait être intégralement dégagée et documentée en quelques jours. Des spécialistes des mosaïques antiques ont été présents sur le chantier pour étudier cette découverte exceptionnelle. Le travail d’un artisan romain du IVe siècle, scruté par des experts du XXIe. Difficile de trouver dialogue plus improbable.
Elusa, une capitale oubliée sous les vignes du Gers
Qui connaît Elusa ? Presque personne, hors des cercles de l’archéologie. Et pourtant. Elusa est le nom de la cité antique d’Eauze. Au IIIe siècle de notre ère, la cité est devenue capitale de la province romaine de Novempopulanie et a rayonné sur le territoire de la Gascogne actuelle. Capitale de province, donc, l’équivalent d’une préfecture régionale majeure dans la hiérarchie de l’Empire. Une ville de pouvoir, de commerce, de culture.
La domus de Cieutat, atteignant 2700 m² au IVe siècle de notre ère, constituait le lieu d’apparat et de réception d’un notable local. Pour donner l’échelle : 2700 m², c’est la surface d’un immeuble haussmannien entier à Paris. Un seul propriétaire, dans une ville de province romaine. La mosaïque qui vient d’être dégagée ornait ce palais miniature, au cœur d’un quartier aristocratique où les élites locales rivalisaient de raffinement.
Après la découverte d’un premier tiers en 2012, les deux tiers restants viennent d’être dégagés, offrant désormais une vision presque complète de cet exceptionnel décor antique. Quatorze ans d’attente entre les deux révélations. Les archéologues ne sont pas toujours des gens pressés, et c’est souvent une chance pour ce qu’ils cherchent.
La question mérite qu’on s’y arrête. Près de vingt hectares sont ainsi préservés de toute urbanisation autour du site d’Elusa, une protection qui explique en partie pourquoi ce sol n’a jamais été percé par une pioche de construction. Mais la géologie joue aussi son rôle : les couches successives de limon, d’humus et de remblais forment un matelas naturel qui isole les vestiges de l’humidité et des chocs. En Turquie, un autre exemple récent l’illustre bien : un toit en bois effondré sur une mosaïque de la même époque a contribué à sa préservation en la couvrant d’une couche protectrice.
Le phénomène est plus fréquent qu’on ne le croit sous les villes françaises. L’INRAP conduit plus de 450 fouilles préventives par an, selon le ministère de la Culture. Chaque chantier de construction creusé dans une zone à potentiel archéologique peut théoriquement déboucher sur ce type de découverte. En cas de découverte fortuite, les travaux doivent être interrompus immédiatement et la personne qui dirige le chantier doit prévenir les services archéologiques de la préfecture. Un protocole bien rodé, mais qui n’empêche pas la stupéfaction quand le godet frappe dans quelque chose de beau.
À Alès, en 2025, les archéologues de l’INRAP avaient vécu quelque chose de similaire. La mosaïque découverte sur ce site gallo-romain présentait un centre composé de tesselles blanches, noires et rouges arrangées en motifs géométriques entrelacés, entourées d’une section blanche unie et d’un rectangle noir parsemé de croix blanches, marquant probablement le seuil d’une porte. Deux mosaïques, deux contextes différents, un même étonnement des équipes sur le terrain.
Ce que la terre garde mieux que nos archives
Le responsable des fouilles révèle que « ce site a connu une occupation médiévale, mais nous cherchons encore à comprendre où se sont installés les habitants entre le Ve et le XIe siècle. Nous pensons aujourd’hui que la ville s’est progressivement rétractée sur le plateau de Cieutat. Les prochaines campagnes seront consacrées à cette transition entre Antiquité et Moyen Âge. » La mosaïque d’Eauze n’est donc pas seulement une prouesse de conservation, c’est aussi une porte d’entrée vers des siècles obscurs de l’histoire locale, ces générations de transition entre Rome et les royaumes barbares dont on sait si peu.
L’École d’Aquitaine désigne un courant stylistique d’ateliers itinérants de fabrication de mosaïque, dont le centre régional se situait en Gaule aquitaine à partir du IVe siècle. Cette école stylistique se caractérise par un quadrillage déterminant des cases contenant un motif végétal stylisé, ou plus rarement un solide évidé sur fond noir produisant un effet de volume. Les tesselles d’Eauze pourraient bien appartenir à cette tradition régionale, auquel cas elles sont autant une œuvre d’art qu’un témoignage sur le rayonnement d’un artisanat aquitain qui exportait son savoir-faire à travers tout le Sud-Ouest. Une mosaïque locale, mais une ambition méditerranéenne.
Sources : grandsudinsolite.fr | mairie-eauze.fr


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