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Les inégalités se creusent dans le monde. Et pas seulement en matière de revenus ou de richesse accumulée, mais aussi d’accès aux services publics, de finance internationale et de crise climatique. Et cela a un prix, notamment économique, social, environnemental et démocratique.
Il a suffi, au début de l’année, d’un peu plus de huit heures aux 100 p.-d.g. les mieux payés au Canada pour empocher l’équivalent du salaire annuel moyen des travailleurs, selon une étude du Centre canadien de politiques alternatives. C’est vrai qu’avec une rémunération moyenne record de 16,2 millions de dollars en 2024, c’est-à-dire 248 fois plus que le salaire brut moyen des Canadiens de 65 548 $, ce genre de chose doit arriver tellement vite qu’on ne le remarque même pas.
Les 21 patrons d’entreprises québécoises qui apparaissent sur cette liste ont eu besoin à peine d’un peu plus de temps, soit 8,8 heures, leur rémunération annuelle moyenne de 14,8 millions n’étant que 236 fois plus élevée que le salaire moyen des travailleurs du Québec (62 795 $).
En 2008, les p.-d.g. canadiens les mieux payés gagnaient environ 170 fois plus que les travailleurs. Dans les années 1990, 104 fois. Dans les années 1980, entre 40 et 50 fois.
Cette histoire n’est qu’un exemple de ce que d’aucuns qualifient non plus simplement de « problème », mais de « crise des inégalités ».
Revenus et patrimoine
La façon habituelle d’en parler est en termes de revenus, comme dans cet exemple. Dans le monde, plus de la moitié (53 %) des salaires, primes, dividendes et autres gains en capital est allée dans les poches des 10 % des plus riches en 2025, rapportaient, le mois dernier, les experts du World Inequality Lab (WIL) dans la troisième édition de leur Rapport sur les inégalités mondiales. Les 40 % de la population suivante ont eu droit à 38 % du total des revenus. La part qui est revenue à la moitié de la population la plus pauvre n’a été que de 8 %.
Il y a des différences régionales. Le fossé est un peu moins prononcé en Europe qu’au Moyen-Orient ou en Amérique latine. Malgré un certain rattrapage, notamment des économies émergentes d’Asie, un Occidental continue de gagner en moyenne, à parité de pouvoir d’achat, 3 fois (Amérique latine), 6 fois (Asie du Sud), parfois même 12 fois plus (Afrique subsaharienne) que les autres humains.
Au même moment, le salaire horaire des femmes continue d’être de 5 % à 55 % inférieur en moyenne à celui des hommes selon les endroits du monde. Ce manque à gagner va de 43 % à 88 % si l’on tient compte du travail domestique non rémunéré.
Les disparités sont encore plus frappantes lorsqu’on regarde le partage de la richesse accumulée. De ce côté, les 556 millions d’adultes appartenant au groupe des 10 % de la population mondiale la plus riche accaparent 75 % de l’ensemble des biens, propriétés immobilières, actifs financiers et autres formes d’avoirs, contre moins du quart (23 %) aux 2,2 milliards d’individus appartenant aux 40 % du milieu et un ridicule 2 % à la moitié de l’humanité la plus pauvre et ses 2,8 milliards de membres.
Tant qu’à avoir le tournis, mentionnons seulement que les 56 000 multimillionnaires qui appartiennent au groupe restreint du 0,001 % des plus riches de la planète détiennent à eux seuls trois fois plus de richesses que la moitié de l’humanité réunie.
D’autres inégalités
Mais le problème des inégalités ne se limite pas aux revenus ou au patrimoine, montre le WIL, qui s’appuie sur le travail de plus de 200 chercheurs. Il s’observe aussi en ce qui a trait à l’accès à l’éducation et à son pouvoir émancipateur, les dépenses moyennes en éducation en Afrique subsaharienne n’étant que de 320 $ par enfant, contre 12 000 $ en Europe et 14 500 $ en Amérique du Nord.
Si l’on tient compte de la consommation des 10 % des plus riches et des intérêts économiques qu’ils contrôlent, ils sont responsables de plus des trois quarts (77 %) des émissions de gaz à effet de serre, contre 3 % pour la moitié de la population la plus pauvre. Ces proportions s’inversent lorsqu’on regarde qui assumera les coûts infligés par le réchauffement de la planète, les plus riches n’essuyant que 3 % de l’impact économique et humain, contre 74 % pour la moitié des plus pauvres.
Il faudrait aussi parler du système financier international, qui permet aux pays riches d’emprunter à moindre coût et de prêter à des taux plus élevés au détriment des pays en développement — et pas toujours en raison des facteurs économiques fondamentaux.
Ou des taux effectifs d’impôts qui tendent à augmenter avec le revenu, mais diminuent fortement une fois arrivé aux ultrariches.
Ou des écarts d’accès aux services publics, de perspectives d’emploi et d’exposition aux chocs commerciaux et technologiques au sein de la population. Et le déclin rapide de la représentation politique de la classe ouvrière, qui se sent exclue des partis traditionnels à la fois de droite et de gauche, les uns restant fidèles aux intérêts des élites économiques et les autres ayant été adoptés par les élites hautement diplômées.
Un choix
Toutes ces inégalités « s’entrecroisent, se renforcent mutuellement […], remodèlent les démocraties, fragmentent les coalitions et érodent le consensus politique », disent nos experts. Mais elles ne sont pas une fatalité. L’expérience a entre autres montré qu’une fiscalité progressive, des services publics de qualité et des transferts sociaux aux plus démunis peuvent les réduire.
Le Québec affiche un niveau d’inégalité de revenus parmi les plus bas des économies développées en tenant seulement compte de l’effet des impôts, rapportait cette semaine la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke. Pour réaliser ce bien modeste exploit, il lui a suffi de ramener la part de l’ensemble des revenus des 10 % des plus riches en 2023 de 37 % à 27 %, alors que celle de la moitié de la population la plus pauvre est passée de 12 % à 23 %.
« Les inégalités sont un choix politique et institutionnel, martèlent les chercheurs du WIL. Les combattre est à la fois possible et nécessaire. »


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